La citadelle d’Urkàn avait été l’un des avant-postes militaires les plus importants lors des colonisations de l’empire. Mais le temps avait érodé son glorieux passé de guerres et seules les fortifications monumentales y faisaient écho. Elle avait la réputation tenace de ville imprenable, malgré sa reconversion dans le commerce. Depuis son apogée, de nombreuses habitations s’étaient dressées autour de la citadelle d’origine et la population, à la recherche de protection, n’avait cessé d’affluer. Un second mur d’enceinte avait dû être bâti un siècle auparavant. Il était moins solide que les contreforts de la citadelle mais n’en était pas moins imposant. Puis, une ville basse, en dehors des murailles, apparue, comme une multitude de petits champignons. Des baraques branlantes longeaient des rues boueuses jonchées de déchets et d’excréments. Et une autre race d’habitants vint s’installer près d’Urkàn.
Finalement, tous ces nouveaux riverains apportèrent avec eux le goût des affaires pour former le plus grand rassemblement commercial de l’empire : le Grand Marché d’Urkàn. Urkàn était devenu le carrefour marchand de tout le Nord de l’empire. Ce n’était pas un havre de paix mais on pouvait y vivre heureux et trouver sa raison de vivre au milieu de ses étals bariolés.
Et un jour, la citadelle et sa ville changèrent du tout au tout.
Il y eut un tremblement de terre d’une rare intensité qui déracina les arbres et fit voler en éclats des rochets de granit. Et lorsque la nuit tomba, le sol se fendit en deux pour laisser émerger, juste à l’entrée d’Urkàn, une gigantesque porte de pierre rouge surgie des entrailles de la terre. Les deux battants titanesques s’ébranlèrent lourdement dans un bruit apocalyptique et à mesure qu’ils bougeaient, une fumée noire et une lueur rougeâtre s’échappaient de l’entrebâillement. On pouvait aussi entendre en frissonnant une clameur qui venait de l’autre côté, formée de toutes sortes de cris, rugissements, meuglements et autres voix étranges.
Les habitants de la cité, comme un seul homme, se saisirent de toutes les armes disponibles, comme si leur instinct, face à ce danger grandissant et imminent, avait prit le contrôle de leurs corps tant on sentait que quelque chose de terrible approchait.
Au bout de plusieurs heures, les Portes furent complètement ouvertes. Elles s’immobilisèrent dans un claquement caverneux qui retenti jusqu’aux confins de l’empire. On s’attendait à voir déferler les créatures à l’origine de la clameur, des monstres dévoreurs d’âme et buveurs de sang. Pourtant, il n’y eut qu’une seule silhouette qui s’avança à travers la fumée noire et la lueur sanglante. C’était une femme très belle qui avait une démarche ondoyante, féline. De près, on aurait pu voir ses yeux à pupille de serpent où brillait une lueur malsaine, des oreilles pointues et un sourire mauvais lui effleurer les lèvres. De longs cheveux noirs fouettaient l’air comme des tentacules ténébreux avides de se nourrir. Sous sa tenue plus que provocante, on devinait un corps parfait, aussi lisse et froid que celui d’une statue de marbre.
Pendant un court instant, les défenseurs d’Urkàn furent subjugués par tant de beauté. Ils ne voyaient pas ce nuage de peur et de mort qui commençait à les recouvrir.
La femme leva un bras parfait. Son sourire, toujours aussi mauvais s’élargit. Elle abaissa brusquement son bras et une armée de terreur vint s’abattre su Urkàn.
Des flammes brillaient dans ses yeux effrayants. Elle passa avec délectation sa langue sur ses lèvres maculées de sang et fit glisser sur sa joue lisse un doigt poisseux et dégoulinant du liquide rouge, traçant un maquillage sanglant tout en admirant le paysage balafré par les incendies et les traînées de morts. Gaki se sentait vivre, enfin. Elle se permit de nommer ce sentiment d’ivresse qui la submergeait, bonheur. Elle lança un regard perfide vers la citadelle qui résistait encore à son assaut. Toujours avec son sourire inquiétant, elle dirigea ses pas vers la masse sombre du bastion et on aurait dit qu’elle se promenait dans un joli jardin fleuri. Elle ne portait qu’une robe en tissu diaphane et des sandales légères : pas d’armure, de cote de mailles, pas d’armes. Elle avait presque l’air d’une biche frêle au milieu d’un bourbier. Mais lorsque des défenseurs humains s’approchaient, alors on apercevait toute l’ampleur de la laideur de son âme. Les corps volaient en éclats, des hommes se retrouvaient sans membres, se contorsionnant au sol comme de misérables vers se vidant de leur sang dans une interminable agonie.
Ceux qui défendaient la citadelle la regardaient avancer en ressentant au creux de leurs entrailles, une peur viscérale qui annonçait un destin plus que funeste.
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