5.
_ Il se prend pour qui celui-là !
_ Qu'est-ce qu'il y a encore ? répondit Kina, sur un ton machinal, les yeux rivés sur son livre, semblant s'en foutre royalement de ce que peut bien vouloir raconter sa dite meilleure amie.
_ Est-ce que j'ai l'air d'être une gouvernante, ou je ne sais pas quoi d'autre ?!
_ Euh, nan, ..., j'pense pas, c'est illégal à quinze ans il me semble. Mais dans ce monde il ne faut plus s'étonner de rien. C'est pour ça que tu es venue me déranger ?
Sakia ne répondit pas de suite, vexée.
_ Tu t'en fous pas vrai ? finit-elle par comprendre, les bras croisés, les sourcils légèrement froncés, sur un ton boudeur.
_ Ouais. Un peu beaucoup même, répondit Kina du tac au tac, sans trop réfléchir à la réaction de Sakia, sachant que ça ne l'empêcherait pas de tout lui raconter, au contraire.
_ Et ben, moi aussi je m'en fous !! C'est qu'un crétin de première classe !! Voila !
Sakia se laissa tomber lourdement sur le lit, où était assise Kina, et se mis à bouder en faisant la mou, et en la regardant du coin de l'oeil. Elle attendait que Kina cède comme elle le faisait à chaque fois pour pouvoir retourner à la tranquilité de la lecture.
_Tu peux pas faire moins de boucan !
Mais elle ne répondit toujours pas, et fronça même les sourcils, elle savait déjà qui serait vainqueur.
_ Bon. J'abandonne, t'as gagné, une fois de plus. Vas-y, raconte.
Kina posa son livre sur ses jambes tout en marquant la page avec son index. Sakia fit un large sourire, l'air triomphant, et lui raconta tout ce qu'il venait de se passer.
****
On sonna à la porte et Sakia s'y rua, comme à son habitude tellement elle s'ennuyait dans cette grande maison. Elle l'ouvrit et découvrit un blondinet sur le pas de la porte, sur un fond rosé ; la nuit tombait. Il avait été trempé par la pluie, et des gouttes d'eau dégoulinaient de ses cheveux légèrement bouclés par cette ingénue, ainsi que de ses vêtements. Il portait un pull en laine noir, assez léger, avec une fermeture éclair ouverte laissant entrevoir un T-shirt de couleur clair qu'il portait en dessous. Il avait pour couvrir ses jambes un jean. Banal. Mais toute fois il était vêtu légèrement pour la saison, un hiver glacial. Il avait la tête inclinée vers le bas, mais ses yeux d'un vert émeraude regardaient la jeune fille qui se présentait devant lui, se demandant qui elle était et ce qu'elle faisait là. Son regard faisait ressentir sa fatigue, et sa mauvaise humeur. Et sa bouche, entrouverte, il était essoufflé. Il avait dû courir pour être au plus vite à l'abris. Il avait un sac de sport, apparemment lourd, l'attirant vers le sol. Il appuyait une de ses mains sur le mur blanc qui entourait l'entrée, tandis que son autre bras, qui venait de lâcher le sac, se laissait pendre le long de son corps, comme s'il ne pouvait plus tenir debout.
Le silence avait pris possession d'eux. Finalement, c'est lui qui le cassa avec une remarque déplaisante, du moins, pour Sakia.
_ Il embauche des gamines maintenant ?
Sakia n'était pas du genre à se laisser faire sans rien dire, alors ...
_ Hein ? C'est qui ce " il " ? Et c'est moi la gamine en question ?!
_ T'en vois une autre peut-être ?
Il n'eut pas le temps de répondre à la première question que Sakia lui claquait déjà la porte au nez. Elle faisait partie de cette catégorie de personne à réagir au quart de tour et à s'énerver très vite. Ensuite elle se dirigea vers la direction d'où elle venait, faisant mine qu'il n'y avait, et qu'il n'y ait jamais eu, une certaine personne sur ce palier.
C'est alors que le majordome arriva, mécontent qu'on ait encore fait son boulot à sa place.
_ Mademoiselle ! Encore ?!, sur un ton de reproche, puis il réfléchit. Mais n'a-t-on pas sonné ?
_ C'était une erreur.
On ressonna.
_ Une erreur ? Voyez- vous ça ? Laissez-moi passer.
Il la poussa sur le coté pour qu'il puisse accomplir la tâche qui lui a été confiée et ouvrit la porte. C'était encore ce garçon agaçant. Il attendait sur le palier encore plus énervé qu'il ne l'était déjà.
_ Les compétences du personnel ont vraiment baissées on dirait, dit-il tel un serpent, comme une remarque à lui-même mais de façon à se que la personne visée l'entende. Puis-je entrer ?, demanda-t-il sur un ton qui laissait entendre son mécontentement et son indignation provoqués par une jeune fille quelconque qui avait osé lui claquer la porte au visage, à lui, un jeune homme de bonne famille.
_ Bien sur, faites.
Le majordome lui fit signe qu'il était le bienvenu. Le garçon s'essuya d'abord les pieds sur le paillasson et pénétra dans le hall occupé majoritairement par du vide tellement il était grand. Ca brillait de partout. Le sol où on pouvait voir son reflet comme dans un miroir bien qu'un peu jaune pâle, couleur des dalles, le papier peint d'un même jaune parsemé de petites tâches blanc cassé qui réussissait quand même à éblouir quiconque osait le regarder de face sans prendre de précautions, des lunettes de soleil par exemple, sans oublier le plafond qui était lui aussi impeccablement blanc de propreté et le tout parsemé de quelques colonnes de marbre sublimant le tout. Mais ce hall de soleil n'atteint pas le jeune homme comme s'il y était habitué depuis tout petit. Pire, ce décors lui redonnait même des forces. Sa réaction, ou plutôt son indifférence, surprit le majordome qui avait plus l'habitude de voir des réaction démesurées et non qu'on y prête la moindre attention. Malgré son incompréhension, il ferma juste la porte et quand il s'apprêtait à lui demander la raison de sa visite, il vit une sorte de silhouette noire foncer sur le garçon comme un ninja qui court tellement vite qu'on ne le distingue pas correctement. En fait, c'était juste la nurse.
_ Tu es revenu !! Enfin ! Je croyais ne plus te revoir, lui dit-elle en sanglotant et en le serrant dans ses bras.
_ Je n'allais tout de même pas rompre ma promesse, répondit-il à son tour, un léger sourire innocent aux lèvres. Il l'entoura de ses bras et continua. Si je suis parti ce n'était pas pour t'abandonner mais pour avoir une chance de le sauver. L'aurais- tu oublié ?
Ils s'étaient un peu éloignés l'un de l'autre et il l'a regardait à présent dans les yeux, tendrement. La nurse se retourna et sursauta quand elle vit que Sakia était là et qu'elle avait assistée à toute la scène. Quant à Richards, le majordome, attendait calmement le rétablissement de la situation pour parler.
_ Sakia ! Tu ... tu étais là ? Je, ... je ne t'avais pas vu, bégaya la nurse, gênée et surprise.
Elle s'approcha d'elle en séchant ses larmes et se préparait à dire quelque chose lorsqu'elle fut interrompue.
_ Alors elle s'appelle Sakia ? Vous la sortez d'où celle-là ?
_ Euh. Comment ça ?
_ Elle ne fait pas très bien son boulot de gouvernante.
_ Une gouvernante ! Moi ? J'ai l'air d'être une gouvernante ? N'aurais-tu pas remarqué que je ne porte pas la tenue que porterait une gouvernante ? Et toi, t'es qui ? On ne t'as pas appris que ne pas se présenter était malpoli ? Et ce comportement n'arrange pas ton cas !
On aurait cru voir une légère ressemblance avec un taureau : de la fumée qui sort de ses narines, son pieds qui bouge tout seul, prête à charger, même la petite boucle d'oreille jaune or sur le lobe et le ton rougeâtre que son visage arborait, il ne lui manquait plus que les cornes !
A présent, ils était tous deux irrités et était prêts à sortir leurs griffes jusqu'à ce qu'un rire bruyant les interrompe. C'était celui de la nurse qui n'en pouvait plus tellement elle riait. Les deux jeunes gens la regardèrent sans voix. Ils s'étaient calmés et étaient maintenant intrigués par la raison de ce rire.
_ Ah, désolée, je n'en peux plus, vous me faites rire tous les deux ! Elle reprit son souffle. Il y a erreur sur la personne, ... , continua-elle toujours essoufflée, Sakia n'est pas une gouvernante, ... , elle est ...
_ Je suis la fille du propriétaire de cette demeure !, affirma-t-elle fièrement, et d'un ton hautain.
Il se mit à rire à son tour mais d'une toute autre manière, il avait surtout l'air de se moquer d'elle et répliqua en se rapprochant pas à pas d'elle :
_ Sa fille ?! Mais bien sur ! Le propriétaire n'a jamais eu de fille ! Il n'a eu qu'un seul enfant et c'était un garçon !
Ils étaient presque nez contre nez alors Sakia recula brusquement, prise de court.
"Mais qui c'est ce type ? Comment il sait ça lui ? Même moi je ne le savais pas !"
_ Assez de bavardages ! intervint la gouvernante, ne voulant pas que Sakia en apprenne davantage. Elle pensait même que c'en était déjà trop. On reparlera de ça plus tard, reprit-elle, Sakia remonte dans ta chambre, elle continua en s'adressant maintenant au garçon. Toi ! Elle se dirigea vers lui et l'entraîna avec elle. Il faut que je t'explique certaines choses, s'enquit la nurse voyant que la discussion devenait trop sérieuse. Puis en s'adressant à Richards sereinement : nous avons un invité ce soir.
_ Dois-je prévenir Monsieur ?
_ Non, ça ne sera pas la peine, je le ferai moi-même. Vous pouvez vous retirer.
_ Très bien, Rose-Marie.
Puis il disparu dans un couloir.
Sakia était restée bouche bée. Elle obéit donc à la nurse, comprenant qu'elle n'en saurait pas plus mais ne retourna pas directement dans sa chambre Elle alla d'abord retrouver Kina pour tout lui raconter. |