D’une étrange manière, la forêt de Luniver avait cessé de se remuer au gré du temps. Les arbres se figèrent, les animaux se turent. La maitresse des lieux restait haute et droite, le regard toujours aussi dur. Les intrus arrêtèrent de respirer, comme transis par la personne se tenant en face d’eux. Léon la regardait fixement, hypnotisé par sa prestance et la beauté qu’elle inspirait. Il n’avait jamais vu de femme aussi imposante jusqu’à ce jour. Il en était presque fasciné. Orphée, de son côté, restée immobile, angoissée. Elle ressentait en cette inconnue une force magique incroyable. Et cette puissance l’effrayait. Elle n’en avait jamais connu de pareille. Même dans son peuple d’origine, où vivent plusieurs grands mages de son espèce. L’animal se mit à croire que la déesse de la légende existant dans cette forêt se tenait bel et bien devant elle. Mais c’était impossible. Une déesse ne se montre pas aussi délibérément devant des êtres inférieurs à leur grandeur. Alors, pourquoi cette femme dégageait-elle une telle magie ? On lui aurait prodigué ? Beaucoup de questions se bousculaient dans la tête d’Orphée qui, au fur et à mesure de cette entrevue, paniquait de plus en plus. L’atmosphère avait fini par se faire lourde.
Shyna continuait son inspection. De toute évidence, ces étrangers la cherchaient et souhaitaient récupérer leur argent. Cependant, elle avait besoin de cet argent et il était hors de question qu’elle le leur redonne. Qu’est-ce qu’elle allait donc pouvoir faire ? S’amuser avec eux ? Non. Ce serait faire preuve d’attention face à des personnes qu’elle ne désirait pas voir. Conclure un marché ? Oui, peut-être… Alors que la jeune femme restait plongée dans ses réflexions, Léon ouvrit la bouche :
-Euh… Excusez-moi ? Tenta-t-il d’une voix mal assurée.
Shyna darda ses yeux flamboyants sur lui, du haut de son perchoir.
-Que veux-tu ? Répliqua cette dernière, sans une once de respect.
-Vous vivez dans cette forêt ?
-Qu’est-ce que cela peut bien te faire, étranger ? Répondit Shyna, sur un ton glacial.
-Vous êtes la déesse de la légende de Luniver ?? Reprit Orphée, suivant le cours des pensées de son ami.
-Je ne vois pas de quoi tu parles. Répondit l’intéressée, en gardant toujours ce ton détaché.
Orphée soupira. Quelle idée d’avoir cru un seul instant qu’une déesse était apparue devant ses yeux. C’aurait été trop beau. Pourtant, Léon reprit :
-Est-ce que c’est vous qui m’avait bousculé, tout à l’heure, à Filien ? Demanda-t-il.
La jeune femme resta silencieuse quelques secondes puis répondit d’une voix cinglante :
-Je n’ai pas à répondre à une question posée par un être de ton espèce.
Les deux musiciens ouvrirent grands leurs yeux. Qu’entendait-elle par « être de ton espèce » ? Elle ne connaissait même pas Léon. Qu’est-ce qui pouvait bien lui prendre ?
-J’ai pourtant la certitude de ce que j’avance. Reprit alors Léon, le choc passé.
Elle ne répondit pas.
-Malgré le fait que je n’appartienne pas au monde magique, j’arrive parfaitement à percevoir les ondes que les êtres enchantés dégagent. Et je sais, que c’était le cas de celui qui m’a poussé ce midi. De plus, nous l’avons poursuivi avec mon amie ci-présent, qu’il désigna, et il se dirigeait vers cette forêt. J’en conclus donc que c’est vous !
Shyna soupira. Cet homme semblait bien plus intelligent qu’il n’y paraissait, finalement.
-Je vois, reprit-elle. Tu as donc réussi à me démasquer. Je suis impressionnée, continua-t-elle en levant les mains vers le ciel. J’ai ce que tu cherches.
Elle glissa alors sa main dans son dos pour attraper la poche de cuir qui contenait toute la fortune perdue de Léon et son acolyte et la montra à ces deux derniers. Leurs yeux s’illuminèrent à la vue de l’objet de leurs désirs.
-Je te la rendrai, à une condition… continua Shyna, d’un ton mystérieux.
-Une condition ? S’interloqua Léon, incrédule.
-Si j’ai volé ta bourse, c’était pour une raison précise et je ne compte pas la laisser tomber seulement parce que vous avez réussi à me retrouver.
Léon resta silencieux, attendant patiemment que la belle jeune femme lui expose ses exigences.
-Je veux alors que tu m’offres quelques uns de tes écus pour la réparation de mon arme. Conclut enfin Shyna, gardant un ton autoritaire.
-La réparation de votre arme ? répéta son interlocuteur, toujours aussi surpris.
Shyna souffla intérieurement. Il était d’une exaspération aberrante. Comprenait-il au moins ce qu’elle lui disait, ou était-il tout simplement bête ? Elle ne répondit pas, attendant qu’il se rende compte lui-même de sa demande.
Voyant qu’elle restait muette comme une carpe, Léon reprit contenance. Son arme était brisée et c’est pour cette raison qu’elle avait dérobé son argent ? Cela voulait-il dire qu’elle vivait pauvre et sans ressources ? Sûrement pas, vu ses courbes bien dessinées… Mais une chose était sûre : elle n’avait pas un sou. Et lui, en galant homme, n’allait certainement pas laisser tomber une aussi belle femme. Il prit enfin une bouffée d’air et reprit la parole :
-Si c’est pour servir une déesse telle que vous, je ferais n’importe quoi et selon vos désirs. Annonça le troubadour tout en posant un genou en terre, le regard rivé sur l’amazone.
Shyna écarquilla les yeux un instant, la surprise l’ayant submergée. A cet instant, elle se dit qu’elle venait de faire une grosse erreur en lui proposant ce marché. S’il pense devoir la servir à partir d’aujourd’hui, il se trompait lourdement. Elle n’avait besoin de lui juste pour quelques minutes, pas plus. Elle sentait qu’elle allait avoir du mal à se débarrasser de lui. Elle avait été stupide sur ce coup. Et cette attitude ? Que faisait-il à s’agenouiller comme cela ? Certes, elle aimait le fait qu’il se sente soumis face à elle, mais ils ne se connaissaient même pas ! Et cette audace de la nommer « déesse »… Il était complètement fou, pour sûr. Bah… Au moins, il acceptait sa demande. Et pourtant…
-Léon ! Tu es dingue, ou quoi ? S’exclama soudainement Orphée, à la fois surprise et furieuse de par son attitude. Tu veux partager notre salaire avec la personne qui vient justement de nous le voler ?! T’as perdu la tête ! On ne sait même pas si on peut lui faire confiance en pl…
-Je n’ai qu’une parole ! Coupa Shyna, vexée par le manque de tact de l’animal flamboyant.
-Mais… !
-C’est bon, Orph’. La calma Léon, en se relevant. Elle ne va pas trahir son engagement. Je le sens dans son regard. Et puis, ce n’est pas en cédant 2 ou 3 pièces d’argent que l’on sera ruiné. Ironisa le musicien afin de détendre l’atmosphère.
Orphée ne pipa mot, peu convaincue. Tout ceci ne lui disait rien qui vaille. Cette femme, visiblement sauvage, lui paraissait bien étrange et peu amène. Son ton détaché et un tant soit peu agressif ne lui inspirait aucune sympathie. Et les questions qui se bousculaient dans son esprit ne trouvaient toujours pas de réponse. La première lui était complètement invraisemblable : comment se faisait-il que cette femme dégageait autant de puissance magique ? Il était tout simplement impossible qu’il s’agisse là de la déesse de la légende, elle l’avait elle-même sous-entendu. Alors pourquoi ? L’animal enchanté n’avait jamais senti une magie pareille. Jamais. Ensuite, que pouvait bien faire une femme seule dans cette forêt ? Il n’était pas dans les habitudes des humaines de se promener dans un endroit si isolé, surtout sans une compagnie protectrice. La choriste ferma les yeux, complètement excédée. Trop d’interrogations nuisaient à son bon entendement. Il fallait qu’elle se reprenne. La voix de Shyna la ramena de ses rêveries :
-Tu acceptes donc mon marché ? Demanda la marginale, impatiente.
-Oui, si c’est pour vous aider. L’assura Léon, visiblement sous le charme de l’inconnue.
-Bien.
Shyna quitta son observatoire en un bond à la fois puissant et précis. Elle atterrit près des deux amis, en tendant son bras, sa main contenant la bourse tant recherchée. Son visage resta cependant impassible, même si intérieurement elle se félicitait d’avoir réussi son coup. Elle appréhendait seulement la suite… Mais ce n’était pas le moment d’y penser, étant donné que tout ce qu’elle souhaitait pour l’instant, c’était réparer sa lance. Il était hors de question de se montrer réticente à un projet qui n’était pas réel, et même incertain.
De son côté, Léon restait bouche bée. Cette femme était tout bonnement incroyable. Il en aurait connu plus d’une qui se serait écrasée face contre terre après un saut de cette envergure. Le jeune homme était complètement subjugué par cette créature plus qu’extraordinaire. De toute sa courte vie, il n’avait vu pareil être humain. Il en était absolument fasciné. Il voulait en savoir plus sur elle. Sur sa vie, son caractère (dont il avait déjà eu un léger aperçu) et de tout le reste. Elle l’attirait tel le magnétisme qu’exerçait sur lui un puissant aimant.
Le raclement de gorge de la mystérieuse jeune femme le tira soudain de ses pensées :
-Tu veux le récupérer ton argent, ou non ? Continua-t-elle à s’impatienter.
Léon cligna des yeux un instant puis se ressaisit :
-Oui, bien-sûr, merci. Répondit-il ce dernier en tendant la main et empoignant la poche de cuir.
En ce qui la concernait, Orphée regardait en silence l’échange, pas très rassurée. Elle se demandait s’ils avaient raison de lui faire confiance. Certes, elle venait de prouver qu’ils pouvaient compter sur sa parole en rendant l’argent qu’ils avaient rassemblé, mais tout de même. Elle pouvait très bien leur poignarder le dos dès qu’elle aura obtenu ce qu’elle voulait. Elle se méfierait donc.
Léon rangea sa bourse là où elle avait été quelques heures plus tôt avant sa disparition. Il releva ensuite ses yeux vers Shyna qui avait commençait à faire demi-tour. Il la suivit :
-Où allez-vous ? S’interrogea le musicien.
-Je vais chercher mes effets afin d’aller à Filien. Répondit-elle simplement, sans enthousiasme.
-Nous vous accompagnons dans ce cas…
-Pas question, vous n’avez plus rien à faire ici. Coupa Shyna, d’un ton glacial. Sortez de Luniver, je vous rejoindrez à la lisière. Et si je vois que vous ne tenez pas votre engagement, je viendrai directement vous le rappeler.
Et elle disparut dans la masse de feuillage en sautant sur la branche du même arbre qu’elle avait quitté quelques secondes auparavant.
Les musiciens mirent quelques secondes avant de réagir et de décider de se mouvoir enfin. Orphée fut la première à exposer son opinion à son ami. Pour elle, il fallait absolument se méfier. Rien ne lui inspirait de la confiance vis-à-vis de la jeune amazone. Contrairement à Léon qui, lui, était complètement subjugué. De toute sa vie d’homme mûr il n’avait rencontré une femme de cette trempe. Elle était unique en son genre et c’était ce qu’il l’attirait le plus chez elle. Son caractère était tellement divergent par rapport aux femmes habitant en ville.
-Tu sais, Orphée, je crois qu’elle n’est pas si méchante, au fond. Compléta le musicien.
-Qu’est-ce que tu en sais ? On ne sait absolument rien d’elle. Riposta l’animal, visiblement agacée par cet entêtement.
-Je le sais, mais quelque chose me dit qu’on va bien s’entendre avec cette… Euh… Tiens, j’ai oublié de lui demandé son prénom. Que c’est gênant ! S’indigna l’autre.
-Pff… Il n’y a que ça qui t’intéresse… Soupira son amie, exaspérée comme à l’accoutumée.
A des lieues de là, une étrange ville, aux hauts remparts et grilles de métal s’ouvrant dans un grincement affreux aux rares passages de voyageurs, laissait entendre les hululements inquiétants et sinistres de quelques hiboux. L’atmosphère qu’elle dégageait était glaciale malgré la saison. Les rues étaient désertes, les pierres, édifiant les quelques maisons encore en état pour être nommées ainsi, avaient une couleur terne et froide, donnant un aspect de mort à chaque recoin des constructions et rien ne pouvait dégager signe de vie en cet endroit. De temps à autre le silence était rompu par la chasse des quelques chats qui trouvaient refuge ici, pourchassant les rats qui infestaient la plupart des habitations, en émettant des miaulements rauques et remplis par la faim qui les rongeait.
Mais un son bien différent se démarqua du reste de cette torpeur gelée. Des pas précipités parcouraient les rues vides. Les bottes de la personne à qui elles appartenaient martelaient le sol pavé dans un bruit sourd et sec. Le souffle saccadait de l’homme s’élevait dans l’air dans un sifflement comme s’il était pris d’une puissante crise d’asthme mais qu’il surmontait cette épreuve afin de poursuivre son chemin, décidé à atteindre le lieu qu’il convoitait. Bientôt il bifurqua dans une sombre et étroite rue et ralentit sa course. Il s’arrêta un instant, se tenant un point de côté, légèrement penché en avant, pour reprendre son souffle et respirer d’une manière plus naturelle. Enfin il se redressa et avança au fond de la ruelle. Cette dernière se terminait par la présence d’une porte en bois miteux. Il toqua et attendut qu’on lui réponde avant de baisser la poignée de porte et pénétrer dans l’enceinte. Il descendit les escaliers en bois, frissonnant au contact de l’atmosphère glaciale qui y régnait. Les planches grincèrent légèrement sous le poids de l’individu, à peine éclairé par les quelques torches enflammées et accrochées aux parois humides de la pièce. Il déboucha finalement dans une grande cave, tout aussi humide et peu éclairée que l’escalier qu’il venait d’emprunter. Il s’avança lentement vers le coin au fond à droite. Il aperçut enfin la silhouette d’un homme assis à une table nue, et faisant tournoyer autour de son index un trousseau de clé. Une unique clé y était accrochée.
-Alors ? Demanda ce dernier, d’une voix rauque.
Le coursier déglutit. Il n’avait pas de très bonnes nouvelles à lui apporter et il savait que cela lui couterait beaucoup.
-Je suis allé à Guillian comme vous me l’aviez demandé, mon seigneur… Toutefois, rien ne laisse penser qu’ils la recherchent… Je n’ai rien trouvé qui indique leur présence ici…
-Encore ? Soupira le dit seigneur. Quelle déception…
-Je suis désolé… S’excusa le messager.
-Tu peux disposer. Mais si d’ici 2 jours tu n’as toujours rien d’intéressant à me rapporter, je prendrai les mesures nécessaires, c’est clair ?
-B… Bien…
Et il se retira, faisant le chemin inverse à celui qu’il venait de parcourir pour communiquer ses informations. Après quelques minutes, dès qu’il fut sûr d’être seul, l’homme assis à la table se leva lentement et se mit à marcher vers le coin opposé de la pièce, jouant toujours avec son trousseau. Son regard était étincelant, empli d’un désir et d’une satisfaction sans nom. Il arriva bientôt en face d’une grille en métal noir, formant une sorte de cage. Il s’y stoppa, regardant attentivement ce qu’elle contenait. Emmitouflée dans une épaisse couverture à l’aspect misérable, une masse informe se tenait, recroquevillée sur elle-même, contre la paroi froide et mouillée de la cave. Elle semblait avoir la corpulence d’une personne adulte, en proie à la fraicheur de la pièce, prise par moment de convulsions, synonymes de son malaise.
-Quand vas-tu enfin te décider à parler ? Demanda soudainement l’homme, une pointe d’agressivité dans la voix.
L’informité se redressa doucement, suite à l’interrogation. La femme que recouvrait la couverture se montra alors, laissant apparaître une chevelure d’un noir de jais et une peau d’un blanc neigeux. De nombreuses mèches lui barraient le visage, cachant ainsi ses yeux. Elle releva difficilement la tête afin de regarder son interlocuteur.
-Jamais. Répondit-elle enfin, d’une voix faible, mais pourtant emplie d’une détermination particulière.
-Tu es têtue. Soupira le geôlier. Ne vois-tu pas que tu es en train de pourrir, en restant ainsi dans ton mutisme ?
-Je me fiche complètement de mon état. Répliqua la pauvre femme.
-Et tu ne leur en veux pas, à ceux du Ciel ? Réinterrogea l’homme, d’une voix doucereuse.
-Non, je l’ai mérité. Cela fait longtemps que je n’ai plus droit à leur attention. Répondit la prisonnière, parfaitement calme.
Le geôlier soupira à nouveau, excédé. Il n’arrivera jamais donc à lui soutirer quoi que ce soit. Il fit quelques pas en longeant la grille. La femme le suivit du regard. Ses yeux furent alors à découvert laissant apparaître deux iris d’un jaune éclatant, nuancé par des reflets dorés et brunâtres. De ce regard émanait une grande fierté ainsi qu’une puissante détermination. Une chose était sûre : rien ne pourra convaincre cette créature de dévoiler ce que son kidnappeur souhaitait savoir par-dessus tout.
-Vous ne pourrez jamais réussir à les attirer ici, ne serait-ce qu’un seul d’entre eux. Lança-t-elle, alors que l’homme commençait à rejoindre l’autre côté de la pièce.
Il s’arrêta un moment puis tourna la tête vers elle, un large sourire fendant sa mâchoire carrée.
-Oh, c’est ce que nous verrons, ma chère Shaka.
La chaleur du printemps battait à présent son plein lorsque Léon et Orphée émergèrent de la forêt de Luniver. La puissante lueur du soleil les aveugla un instant tandis qu’ils sortirent de la pénombre créée par le rassemblement des arbres. Ils attendirent quelques secondes, afin que leurs pupilles s’habituent à la clarté, avant de se mettre à la recherche de Shyna. Mais ils n’eurent pas à faire de grands efforts avant de l’apercevoir assise sur un rocher, ayant dans les bras la cape qu’elle avait porté plus tôt dans la journée, à la lisière des bois. Ils arrivèrent rapidement à sa rencontre.
-Bien, lança-t-elle dès qu’ils furent à sa hauteur, allons-y.
Elle se leva, enfila sa cape et se mit en route vers Filien, que l’on distinguait dans la plaine. Léon resta interdit devant tant de spontanéité. Il aurait aimé au moins la saluer par un baisemain, afin d’exprimer son ravissement de la revoir après cette trop longue séparation (qui n’avait duré qu’une vingtaine de minutes, en réalité). Orphée, elle, n’était pas étonnée par cette attitude, étant donné qu’elle avait parfaitement cerné le caractère froid et impassible de la marginale. Elle savait que tout ce qu’elle souhaitait dorénavant, c’était se débarrasser d’eux le plus vite possible et retrouver l’usage de son arme.
Ils la suivirent donc dans son sillage. Mais après quelques minutes très silencieuses de marches, Léon accéléra le pas afin de se retrouver aux côtés d’amazone. L’animal ailé, resté à l’arrière, soupira intérieurement, comprenant parfaitement où allait en venir son ami :
-Il serait juste de penser que nous allons faire un petit bout de chemin et donc, qu’il serait préférable que l’on puisse faire connaissance. Ne croyez-vous pas ? C’est pourquoi j’aimerais vous demander ceci : puis-je connaître votre nom, ravissante demoiselle ? Interrogea soudain le luthiste, une pointe de charme dans la voix.
Shyna le regarda du coin de l’œil, en haussant légèrement un sourcil, perplexe.
-Je ne vois pas pourquoi je te le donnerai. Je ne compte pas m’éterniser avec vous bien longtemps. Répondit-elle, indifférente à la curiosité de l’homme marchant près d’elle.
-Oh euh… Même si le temps nous est compté, nous pouvons nous présenter, n’est-ce pas ? reprit Léon, quelque peu déstabilisé par le ton froid dont elle lui fit preuve. Je suis Léon. Et l’animal derrière nous, c’est Orphée.
Il s’arrêta alors et tendit la main vers Shyna. Celle-ci stoppa sa marche en voyant son geste et regarda, intriguée, la main que Léon qui présentait. Puis elle fronça les sourcils et releva son regard couleur sang vers celui azur du musicien. Elle le fixa intensément, le visage impassible, durant quelques secondes puis détourna la tête, se remettant en route. Léon resta une fois de plus bouche bée face à une telle réaction aussi étrange. Il la regarda s’éloigner sans comprendre quoi que ce soit de son tempérament trop distant à son goût. Orphée vint rapidement se poster devant lui, le faisant revenir à la réalité.
-Tu ne vois pas qu’elle n’en à rien à faire de toi ? Se consterna-t-elle alors qu’il tournait son regard vers elle.
-Il n’a rien de mal à vouloir connaître son prénom… Se désola-t-il, visiblement peiné par l’ignorance de la jeune femme.
-Mais on s’en fiche, on ne reste avec qu’une heure au plus. Je ne vois pas ce que cela pourrait t’apporter de le savoir ou non.
Léon ne répondit pas. D’ordinaire, n’importe quelle femme qu’il abordait lui répondait à presque tout et n’importe quoi en affichant un magnifique sourire, les yeux étincelants de joie. Mais là, c’était bien la première fois qu’il rencontrait une femme aussi froide. Ce qu’il ne comprenait pas du tout. Pourquoi ? Voilà le gros point noir qu’il ne pouvait s’expliquer. Était-ce à cause du fait qu’elle vive à Luniver, seule et recluse ? Il l’ignorait, mais il allait tout faire pour avoir une explication. Oh oui, il n’allait pas lâcher l’affaire de si tôt.
Les murailles de Filien ne firent leur apparition qu’une heure plus tard. Léon avait tenté encore et encore de faire cracher le morceau à Shyna sur son identité, mais celle-ci resta de marbre tout au long du parcours. Orphée avait fini par voler devant eux, complètement agacée par leurs comportements respectifs. L’entrée de la ville ne fut pas très agitée, contrairement à ce que l’on pouvait penser, étant donné l’afflux des personnes participantes au festival. Cependant, la difficulté vint durant la traversée de la ville. Les rues étaient quasiment toutes bondées et se frayer un chemin à travers cette masse d’êtres humains était un véritable parcours du combattant.
Il ne fut donc pas simple d’atteindre la forge que Shyna avait eue affaire le matin même. Le musicien bouscula nombre de personnes afin de ne pas perdre la trace de l’amazone et chaque fois, il s’excusa ce qui le retarda encore plus. Bien vite, il fut distancé et, Orphée se fichant éperdument de la situation de son compagnon, continua de voletait au dessus de la foule, suivant à la trace la marginale. Complètement excédé, la troubadour fini par abandonner ses bonnes manières et culbuta toutes les personnes se trouvant sur son chemin. Il réussit finalement à rattraper sa compagne de voyage au bout de quelques minutes de lutte, et dès qu’ils arrivèrent devant le commerce tant recherché, Léon se plia en deux, mains sur les genoux, le souffle court :
- Ah… Ah… Quelle pagaille ! J’ai bien cru qu’on n’y arriverait jamais… ! Piouuu… Souffla-t-il, hors d’haleine.
Orphée secoua la tête, dépassée. Son ami se comportait comme un véritable enfant, alors qu’il était âgé de 22 ans. Shyna ne daigna même pas tourner son regard rougeâtre vers lui, davantage intéressée par la réparation de son arme. D’ailleurs, elle se trouvait déjà en face du comptoir, attendant que le forgeron la remarque. Comme celui-ci ne l’avait toujours pas vu, la jeune femme écrasa sa main sur la tablette en bois, provoquant une sorte de détonation. L’artisan sursauta sur le moment et se retourna :
-Ah, bonjour, dit-il en s’avançant vers le petit groupe et s’essuyant les mains sur son tablier. Que puis-je pour v…
Il s’interrompit en reconnaissant Shyna.
-Encore vous ? Je pensais avoir été assez clair ce matin, non ? S’exclama-t-il alors.
-Parfaitement, c’est pourquoi j’ai ramené ce que vous désirez, répliqua l’amazone, en attrapant le col de Léon et l’attirant en face du forgeron.
Ce dernier poussa une petite exclamation, surpris par la brusquerie de sa compagne de voyage. Il regarda ensuite l’homme imposant en face de lui et lui adressa un sourire gêné. L’artisan croisa ses bras musclés contre sa poitrine, impatient. Pendant ce temps, Shyna déposa son arme sur le comptoir et darda son regard sur le musicien, lui incitant à en faire de même avec les pièces d’argent. Léon ne se fit pas prier plus longtemps, intimidé par l’expression de la jeune femme et sortit trois pièces en argent qu’il tendit au commerçant.
-Merci, mon brave, le salua-t-il, satisfait par cette offre.
Il examina par la suite la lance de Shyna et caressa du bout des doigts les lames étrangement formées. La marginale l’observa sans rien dire.
-C’est bien la première fois que je vois des lames pareilles, annonça finalement le forgeron. Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien.
-Bien, je compte sur vous, répondit son interlocutrice, impassible.
Un peu à l’écart, Léon et Orphée attendaient patiemment que l’échange soit terminé.
-Il ne nous reste plus qu’à aller payer notre repas de ce midi, élucida Orphée, et nous serons tranquilles.
-Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je ne compte pas la laisser toute seule.
-Ne recommence pas avec ça, Léon ! Elle est très bien toute seule ! Cela doit faire des années qu’elle habite dans la forêt et tu vois bien qu’elle n’a aucun souci.
-Mais il n’est pas question de ça, Orph’. Je veux savoir pourquoi elle s’est isolée, c’est pas plus compliqué, répliqua le jeune homme. Puis tu as vu son comportement avec nous ? Avec moi ? Elle est vraiment très froide, je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle agit ainsi.
-Et alors ? Qu’est-ce que ça t’apporterait ? S’agaça l’animal ailé.
Léon haussa les épaules, ne souhaitant pas répondre à son amie. Il en avait assez que celle-ci soit aussi peu amène à la curiosité qui l’animait. Qu’y avait-il de mal à connaitre un peu mieux une femme aussi intrigante ? Aucun des deux ne reprit la parole jusqu’au retour de Shyna.
-Il est au travail, annonça-t-elle, arrivée en face des musiciens. Je pourrai la récupérer dès demain.
-Parfait ! S’exclama Léon, ravi par la nouvelle. Pour fêter ça, je vous invite à boire un verre.
-Léon ! S’écria la choriste à ses côtés, contrariée.
Le musicien lui lança un regard noir, qui lui cloua la mâchoire.
-Non, merci. Je vais rentrer chez moi, désormais. Merci de votre aide… Répondit finalement Shyna, sur un ton égal.
-Euh… Bien… Comme vous voudrez, mademoiselle. On ne va pas vous retenir plus longtemps dans ce cas, s’attrista le luthiste.
Cependant, il afficha un sourire qui pouvait en dire long sur ses futures intentions. Orphée le remarqua et se dit qu’au final, elle ne réussira jamais à le faire changer d’avis sur ses convictions…
Shyna les salua rapidement d’un signe de la main et mit sa capuche sur sa tête pour finalement se fondre à nouveau au milieu de la foule en effervescence et disparaître aux yeux des artistes qui la suivirent du regard, jusqu’à ne plus la voir. |