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Jeudi 31 mai 2012, 11:55


Voici une histoire écrite par Amaryllis et dont le titre est Cet homme et nous, ou le rêve vampirique - chapitre 06.

Chose promise chose due, voilà donc le nouveau chapitre ^^
Celui-là je l'aurais travaillé vraiment petit à petit depuis trois mois, et beaucoup plus assidûment vers la fin :p
Bref, je ne m'étends pas plus sur mon incroyable lenteur et distraction, place à la lecture =)

___________________________________________________________

Pendant les quelques heures qui suivirent, tout fut calme :

Dans le petit salon, Minska après avoir un moment contemplé le potager, le bois et les rayons de miel qui s’étendaient à l’infini sur les cimes, s’était allongée, et avait enfin dormi d’un sommeil sans rêves…

Aux cuisines, le chef et son aide avaient nettoyé les plats, tandis que Shinpi s’affairait à ses tâches ménagères, et qu’à l’extérieur, Aika étendait le linge en fredonnant, l’âme apaisée de savoir l’enfant et Katsumi en bonne santé…

Un peu plus tôt, tout le monde s’était précipité à la poursuite de la petite qui hurlait comme une damnée…
La retrouver n’avait pas été très difficile… il avait suffi de suivre son cri sans fin… Mais c’est la démone aux cheveux verts qui avait été la première à ses côtés. Et le chant intérieur de cette dernière semblait étrangement différent, comme nostalgique… serein…
« Je ne la connais pas depuis longtemps, mais je suis certaine que ce chœur n’a plus retenti ainsi depuis longtemps… » songeait la jeune fille.
En tous les cas, elle avait été heureuse pour la belle, et rassurée de la voir en un seul morceau –autant physiquement que mentalement- après son entrevue avec le Comte…
« C’est bon à savoir, » avait pensé Aika, « cela signifie qu’il n’est pas de trop mauvaise humeur… tant mieux, son pardon n’aurait pas été facile à obtenir… »

Une bourrasque agita soudain les fins cheveux qui s’échappaient des nattes de la jeune servante, et lui porta le son cristallin qu’était la voix de Mia.
Aika leva les yeux vers la fenêtre ouverte de la chambre d’enfant, et sourit alors qu’à l’intérieur Katsumi se moquait gentiment de la fillette…
Une barrière était tombée entre ces deux-là… était-ce parce que la démone avait passé un long moment à rassurer l’enfant et à l’écouter ? ou était-ce en rapport avec le profond changement qui la bouleversait ? la jeune fille n’en savait rien… et elle n’oserait sûrement pas les questionner, si tant est que les deux intéressées sussent elles-mêmes ce qui chamboulait leurs rapports…
Mais pour l’heure, elle préféra s’éloigner, laissant là le duo à leur connivence.

Et lentement, le temps passa…
Le soleil poursuivit sa course, et l’après-midi toucha à sa fin…
La nuit déposa peu à peu son voile sur l’immense château et ses alentours, pour étouffer de ses ténèbres le bruit des feuilles mortes que la brise emportait au quatre coins du ciel, telles des oiseaux de minuit fuyant l’antre du diable…
Bientôt, un nuage dans sa course, dévoila l’astre d’argent, et le paysage, souffrant soudain la comparaison, ne devint alors que plus hideux pour qui connaissait l’histoire des lieux…
Dans la lumière cristalline, les arbres du verger aux branches nues et squelettiques, étirèrent leurs ombres jusqu’aux murs de pierres froides, dessinant des formes torturées -cauchemars vacillants- sur leur surface lisse, héritage de l’érosion et des ans.
Plus loin, le chant des roseaux, véritable hymne au globe de lumière, monta aux cieux, et le petit étang, encerclé par le sinistre chœur de plantes, pour accompagner la célébration, présenta ses ondes calmes à la lune.

Aucune bulle…
Aucune vie en ses eaux noires…

Le silence des profondeurs se propagea sur les rives étroites, diffusant leur atmosphère de mort d’un bout à l’autre du jardin et du reste de l’enceinte, pour ensuite se répandre au plus loin qu’il pût sur les sentiers sylvestres.

Puis, lorsque le malaise devint trop pesant, le vent enfla soudainement comme tous les soirs en cette fin d’automne, et les feuillages du bois entonnèrent leur chant lugubre dans les ténèbres.

Alors des êtres affamés sortirent dans la nuit sous le regard des arbres centenaires, et entamèrent leur chasse.
La sombre forêt s’éveillait…



Une bourrasque plus forte que les autres fit trembler les vitraux du vaste cabinet.
Mais la silhouette penchée sur le bureau de chêne massif continua d’écrire, indifférente aux sursaut d’humeur de mère Nature.
Dans le silence, seulement ponctué par le grattement de la plume sur le papier et le crépitement du feu dans l’âtre, la main pâle s’activait, traçant à l’encre noire d’amples boucles et déliés, et exposant, au fil de la calligraphie gracieuse et aérienne, la condition plus qu’étrange du château.
Entre autres nouvelles, l’arrivée de deux nouveaux « sujets » et le bouleversement que cela entraînait chez certains résidants… et pas seulement les vivants…
C’était d’ailleurs là un curieux phénomène que le vampire escomptait pouvoir étudier et ainsi développer dans son prochain message si les résultats obtenus étaient intéressants.
Quoi qu’il en soit, il mit un terme à ce compte-rendu des plus fastidieux, et après d’interminables salutations impersonnelles, le point final fut posé, et la signature élégamment couchée au bas du parchemin.
Puis, lentement, l’homme leva les yeux vers les flammes du foyer qui lui faisait face, et reposa sa plume. Avec beaucoup d’attention, il relu sa missive, traquant la faute et l’écart de langage, puis finit par la plier soigneusement, la cachetant ensuite du sceau familial, à l’aide d’un bâton de cire déjà bien entamé.
Ce faisant, le Comte prévu d’aller au pigeonnier le soir même, juste après son entretient avec l’enfant…

Cette dernière pensée le détendit un peu, et il laissa vagabonder son esprit quelques instants, les yeux rivés au feu et à sa danse.

La rencontre serait peut-être mémorable.
La petite n’avait pas l’air aussi bête que sa sœur… Il serait éventuellement possible de tenir une conversation avec elle… Mais à cette âge, la distraction qu’il pourrait en tirer serait limitée…
Il pensa avec dérision à la crainte qu’il avait sentit chez ses employés.
Non, il n’avait pas amené la gamine ici pour ce genre de jeux absurdes et dégoûtants.... Katsumi et toute la troupe de démons à son service pouvaient bien penser ce qu’elles voulaient, croyant ou non la défense qu’il avait présenté dans l’après-midi, il n’avait aucun compte à leur rendre.
Il ne voulait juste pas réitérer les mêmes erreurs à l’infini…

L’imposante horloge du cabinet sonna la demi.
Et de nouveau, l’irruption sonore ne perturba pas l’homme.
Rien ne semblait pouvoir le surprendre : il était stoïque et froid à tout ce qui l’entourait, et portait un regard sans appel sur les choses comme sur les êtres…
Mais, n’étant pas totalement détaché de la réalité, ce rappel du temps qui passe l’amena à se lever, poussant sans difficulté le volumineux fauteuil dans lequel il était installé, et se dirigeant ensuite vers une des bibliothèques de son cabinet.

Avec ce qui sembla être de l’adoration, le Maître promena son regard sur les rayonnages interminables.
Il n’était pas peu fier des ouvrages qu’il avait réussi à amasser durant toutes ces années, sans compter ceux que ses parents lui avaient légués ou dont son frère lui avait fait cadeau pour s’en débarrasser...
Bien évidemment, songea le Comte, lorsque l’on avait d’autres occupations pour les longues soirées d’hiver, les jours sans fin et les nuits d’insomnie, pourquoi s’encombrer de ces merveilleux objets ? Ludwik était assez cultivé pour le commun des vampires, et sa femme l’occupait suffisamment pour qu’il ne ressente pas le besoin de s’évader, de quitter son existence le temps d’un livre…
…ce que Leif ne pouvait s’empêcher de faire, n’ayant pas eu la chance d’être l’aîné et d’accéder plus vite au bonheur…

Il secoua la tête avec irritation : il avait réussi à surmonter sa rancœur pendant plus d’un demi siècle -depuis que son frère s’était marié-, alors ce n’était pas le moment de tout déterrer et d’anéantir ses durs efforts…
« Qu’est-ce que cela changerait de toute façon ? » se morigéna-t-il intérieurement.
Le vampire avait conscience que la mésentente officieuse prenait peu à peu une tournure plus explicite, alors même qu’il s’efforçait d’écrire presque aussi souvent qu’avant…
…avant ce jour de fête dédié à son aîné… avant ce jour malheureux qui avait aussi et funestement scellé son propre destin…
Depuis lors, ses lettres se faisaient de plus en plus vagues et ternes, sans intérêt, et devaient bien éveiller les soupçons de Ludwik, mais celui-ci ne luttait pas contre, et son frère ne savait que trop bien comment tout cela se terminerait : il avait vu tant d’individus de leur espèce perdre le lien familial, ne considérant plus leur ascendance que comme un arbre généalogique bien remplit dont on peut se vanter…

« -Mais de quelle lignée pourra-t-on encore se flatter lorsque nous disparaîtrons ? » fit la séduisante voix du Maître dans un murmure agacé.

Le vide de la salle lui répondit… et lui rappela que là était son rôle.
Celui de le combler, de donner un héritier qui remplirait le château de sa présence, du bruit de sa course et peut-être de ses rires…
Avec un reniflement dédaigneux, le châtelain repoussa cette image : il ne rêvait plus d’une famille heureuse depuis des lustres… sa vraie famille n’était plus, et ce n’est pas en fonder une pastiche qui la ramènerait !

Et puis de toute façon, le Comte détestait les enfants… Ils étaient creux, sans jugeote, n’écoutaient rien et ne s’intéressaient jamais aux sujets intéressants, toujours qu’aux plus superficiels…

Les enfants étaient des êtres idiots qui ne valait rien que de l’irritation…

Soudain, l’horloge sonna sept heures moins le quart dans un tintinnabulement retentissant.
Et cette fois-ci, la vivacité avec laquelle l’homme se tourna vers l’objet indiqua son étonnement : ses divagations avaient durées plus que de raison.

Alors le vampire prit un ouvrage au hasard sur les étagères, récupéra la lettre écrite plus tôt à l’adresse de son fameux frère, et se dirigea vers la porte.

Lorsqu’il la referma, un courant d’air inattendu souffla les bougies du gigantesque lustre, et le feu débuta sa mort lente et silencieuse au creux de l’âtre.





Dans la chambre, Katsumi et Mia, après un bavardage léger et intensif qui avait achevé de les rapprocher, commencèrent à se lever et à arranger la mise de l’enfant.
En l’espace de ces quelques heures, la fillette avait trouvé en la jeune femme le réconfort qu’elle n’avait pas eu plus tôt auprès de sa propre sœur… et en cette compagnie des plus douces, elle avait retrouvé un peu de sa jovialité naturelle, s’autorisant quelques pas de danse pour amuser la belle…

Mais maintenant, la récréation était terminée, et il fallait partir à l’échafaud.

« Mais je sais maintenant que l’attente de notre fuite à Minska et moi, sera moins pénible si de bons moments comme celui-ci nous restent accessibles…, » pensa calmement Mia, « Même dans cette lugubre bâtisse, tout n’est pas mauvais à prendre… Katsumi, les œuvres d’arts dans la galerie, et même la qualité de la nourriture devraient nous aider à supporter le temps qui passera d’ici là. »
La voix de la domestique la tira de ses rêveries optimistes :
« -Il est temps d’y aller ma puce, mieux vaut être en avance, n’est-ce pas ? »
Mia hocha frénétiquement la tête : oui, elle était tout à fait d’accord !



La petite reconnaissait les couloirs, mais les pièces lui ayant été restées fermées jusqu’alors, elle ne pouvait ni savoir où se trouvait le salon, ni devancer sa compagne pour l’y attendre.
« Et quand bien même je pourrais, je ne suis pas pressée… »
Elle se contenta donc de trottiner anxieusement aux côtés de la vénus, en tentant de mémoriser le trajet.
Et quelques virages et corridors plus tard, toutes deux se tinrent devant la porte du salon, que rien ne distinguait des autres, toute simple et faite de bois qu’elle était.

« -Bien, il est moins cinq, Mia. Je te sens un peu nerveuse, alors détend toi avant d’entrer. » lui conseilla la belle, « Ça ne changera rien pour lui, mais je ne veux pas que toi, tu me fasses un malaise… »
Elle posa ses mains sur les frêles épaules de la petite, et celle-ci sentit la chaleur rassurante de ses paumes.
Les yeux profondément ancrés dans ceux de la gamine, Katsumi sonda son état -et un peu ses propres peurs aussi- avant de conclure qu’elle pouvait partir sans crainte.
Elle regarda vers le bout du couloir avant de reprendre la parole :
« -Je suis désolée ma chérie, mais il va falloir que j’y aille. Aika doit te chercher partout : c’est elle qui était censée t’amener ici au départ... »
Elle fit une bise sur le front de l’enfant, et lui murmura quelques encouragements d’une douceur infinie.
Puis, avec difficulté, elle commença à s’en aller d’une démarche qui se serait voulue assurée, mais ses roulements de hanches ralentirent après quelques mètres seulement, et, sans pour autant stopper sa marche, la jeune femme, par acquis de conscience, ajouta à voix basse : « N’oublie pas, tu rentres au plus tard lorsque la petite pendule là-bas sonne ! avant, pendant, mais pas après ! le maître aime trop la ponctualité pour ça !»

Puis elle bifurqua, et Mia se retrouva à nouveau seule…



Il entendit des chuchotements derrière la porte, puis plus rien… juste les battements effrénés d’un cœur d’enfant…



La fillette, soudainement livrée à elle même avant la grande confrontation, tenta de rebâtir ses défenses mentales du matin-même.
Elle pensa à sa sœur d’abord, et à l’état dans lequel elle ne devait surtout pas plonger, puis au soutien de Katsumi qui, à présent, l’aidait moralement plus que tout.
« Il est malheureux que ça soit elle qui m’aide le plus… mais je ne peux pas en vouloir à Minska… il lui faut le temps de se reconstruire… »
Dans tous les cas, pour ce qui concernait ses rapports avec la servante, la petite était passée par une multitude de stade dans la journée, et était un peu désorientée, mais pour l’heure, il lui semblait être à celui de « je peux lui faire confiance » voire « sans elle je suis totalement perdue… ».
Même si cela pouvait paraître trop rapide, s’étant fiée à son instinct, elle restait fière de ses choix… même s’il était possible qu’ils fussent manipulés…
Mais elle en doutait tout de même: la démone avait spontanément montré plus d’intérêt pour elle que ne l’avait fait sa propre sœur. Il paraissait donc presque normal que Mia cherchât du soutien auprès d’elle…

Mais à présent, séparée de sa source de réconfort, plus elle essayait de se calmer pour le rendez-vous qui l’attendait, et plus son appréhension grandissait…

La gamine repensa au dernier conseil de la servante, et tourna les yeux vers la petite horloge qu’elle lui avait désigné. C’était celle qui avait attiré son attention quelques heures plus tôt. Sauf que rien à faire, elle ne savait toujours pas décrypter la position des aiguilles du cadran... la petite ne savait donc pas le temps qu’il lui restait avant que le carillon ne retentisse…
Après encore quelques instants à fixer la trotteuse, elle préféra se lancer : ne sachant de toute façon pas dans quoi elle s’engageait, prendre du temps n’avait aucun sens…
Par définition, on ne peut pas se préparer à l’inconnu.

C’est donc après une grande inspiration qu’elle prit lentement la poignée dorée, puis la tourna dans un léger cliquetis pour entrer dans le petit salon…

…Où un frisson de bien-être lui parcouru aussitôt le dos, alors qu’elle était accueillit par la chaleur étouffante d’un feu de cheminée, contrastant avec le froid glacial des couloirs qui lui mordait encore les mollets.
Elle se dépêcha de refermer la porte derrière elle, empêchant l’entrée tant de l’air polaire, que de la lumière des lustres alignés dehors.
L’obscurité enveloppa la petite pièce dépourvue de fenêtres, seulement éclairée par la faible lueur du brasier, et Mia eu besoin d’un certain temps avant de distinguer le Maître en train de lire, confortablement installé dans un fauteuil près de l’âtre.
Il ne broncha pas à son arrivée. De telle sorte que la fillette ne sut s’il avait remarqué sa présence.
Elle n’avait pourtant pas été particulièrement discrète…

N’osant pas s’avancer sans y être invitée, elle resta sur le seuil, guettant n’importe quel signe qui lui permettrait de le rejoindre et de s’asseoir. Mais après quelques secondes, comme il ne bougeait toujours pas, l’atmosphère devint pesante, le silence et les pensées probablement malveillantes du Maître agressant l’imagination de la petite…
Toujours plantée en travers de l’entrée, celle-ci commença à se tortiller, mal à l’aise, inquiète, et malheureusement aussi, de plus en plus curieuse…
Alors quand la tentation devint trop forte, elle finit par détailler, autant que la prudence le lui permit, la silhouette claire qui se découpait dans le siège…

En quête de toute traces d’hostilité contre lesquelles elle pourrait se prémunir, Mia scruta donc la pénombre, l’œil étrangement attiré par un imperceptible halo que semblaient diffuser les avant-bras découverts et le visage du châtelain…
Ce n’était certainement que la lumière du brasier qui illuminait de façon irréelle la peau trop pâle de l’homme, mais le rendu fantasmagorique ne rassura pas l’enfant…
Et au frisson qui anima cette dernière, s’ajouta un bref sursaut alors que le Comte jusque là immobile, changeait tout à coup la position de ses interminables jambes dont on devinait la puissance tout en finesse sous le cuir de son pantalon…
Un peu impressionnée par la puissance physique qui se dégageait de l’être surnaturel, la fillette suivit les même lignes souples de cette musculature qui se dessinait tout autant sous sa chemise impeccable.

Ainsi, en plus de se sentir écrasée par la force mentale du Maître, Mia le fut tout à coup par sa dimension charnel, effrayée de constater que son geôlier, bien que svelte comme elle l’avait déjà remarqué, était loin d’être un gringalet, et que lancer des domestiques à moitié réticents aux trousses de deux évadées était une chose, mais se donner la peine de les poursuivre lui-même en serait une autre…
…et nul doute quant à l’issue de la chasse s’il était motivé à les rattraper…

L’atmosphère pourtant feutrée du lieu devint encore un tantinet plus tendue à ce constat, alors que la fillette se sentait largement inférieure et impuissante…
Pour ne pas sombrer dans le plus pur désespoir, Mia se détourna pour se plonger dans la contemplation des flammes apaisantes.

Au même moment, le vampire -à l’instar de l’araignée qui repère ses proies dans sa toile-, sentit l’esprit de la petite fille se soustraire à son emprise.
Un sourire découvrit ses crocs…
La gamine était étonnante. Avoir la volonté nécessaire pour lui échapper de la sorte n’était pas donné à tout le monde… même aux mieux préparés…
Il était d’ailleurs étrange que la petite semble être aussi bien informée sur les dangers qu’il pouvait représenter à son égard…
Il l’avait laissée en présence de Katsumi moins d’une journée, et sa domestique la plus compétente, la plus professionnelle, qui ne s’insinuait quasiment jamais dans ses affaires, semblait être tombée inexplicablement sous le charme de la jeune humaine, la poussant à aller jusqu’à se rebiffer contre lui.
Cette situation était pour le moins anormale… Depuis le matin, l’enfant avait déclenché quelque chose d’inhabituel dans l’esprit de son personnel.
Il ne savait pas précisément quoi, mais les conséquences qu’il avait pu voir jusqu’alors pourraient devenir gênantes s’il les négligeait… avoir corrigé Katsumi rapidement était une bonne chose, mais il s’agissait maintenant de la tenir à l’œil, elle comme ses semblables…

En réfléchissant à un bon moyen de ne rien laisser au hasard, ses pensées dérivèrent irrésistiblement vers la gamine, qui attendait toujours quelques mètres derrière lui, dans le silence, et des idées insolites firent leur apparition…
Il n’avait jamais vu aucun personne s’attacher aussi facilement à une inconnue que ses domestiques en ce jour… bien sûr, si la gamine avait été un démon, un vampire ou tout autre créature pourvu d’une aura d’attirance, il n’aurait pas été aussi surpris… mais il s’agissait là d’une humaine.
De plus, cette bizarrerie était accompagnée du fait qu’elle entendait la voix des revenants qui hantaient les couloirs… Jusqu’à présent, seules les personnes ayant connu les jeunes femmes avant leur mort avait pu percevoir leurs murmures et leurs rires déments…
Ce pourrait-il que la fillette ne soit pas ce qu’elle semblait être ? Certaine espèces se fondaient dans la masse humaine et vivaient ainsi sans être persécutées… mais en ce cas, l’aînée aussi aurait du présenter des particularités, hors ce n’était pas le cas…

Intéressant… très intéressant…

Il serait intelligent de se pencher sur cette originalité, et pourquoi pas, d’en tirer partie. Mais pour cela, maintenir la volonté de la fillette sous son contrôle vampirique ne serait pas judicieux… Les données en seraient certainement faussées.. et, amateur d’expériences comme il l’était, rien ne lui ferait plus de peine que de rater celle-ci…
Car il serait vraiment excitant de découvrir si ces dons résultaient d’un héritage génétique non-humain, ou s’il était le fruit d’une mutation tout à fait normale de son espèce… dans les deux cas, la petite ferait partie de leurs ennemis, puisqu’il était au courant de toutes les particularités raciales des alliés des vampires…
Il était donc bon d’explorer cette voie, d’abord et avant tout pour son propre loisir, mais aussi peut-être à l’intention de l’Empereur…

Dans tous les cas, il devrait donc faire attention à laisser entière liberté aux pensées de la gamine, pour que l’évolution de cette dernière soit totalement naturelle, et observable d’un point de vue scientifique…
Dans le pire des cas, il ne serait jamais difficile de la ramener sous son emprise… et dans le meilleur, en temps voulu, lorsqu’il remettrait en place le joug mentale, lui avoir laisser croire qu’elle pouvait se défendre contre lui ne la rendrait que plus faible…
Les lèvres pourpres de l’homme s’étirèrent de nouveau.
Contrôlant son nouvel enthousiasme, il ferma lentement son livre poussiéreux, et attendit.
Et il ne fallut pas une seconde pour que le châtelain sentît l’attention de la gamine se rediriger vers lui, attirée par son mouvement.
Dans son infini sadisme, de nouveau il resta immobile, et la curiosité maladive de l’enfant n’y résista pas, attardant le regard de sa propriétaire sur la nuque pâle et dégagée du Comte, puis le faisant remonter sur ses cheveux gominés, qui reflétaient les éclats du feu dans la pénombre.
Le Maître savait n’avoir aucune emprise sur les plus bas instincts de Mia, puisqu’ils ne s’étaient pas encore éveillés. Mais ses traits de vampire avaient assez d’effet pour que, il en était certain, elle soit en proie au doute, à divers questionnements et surtout à la peur.

Comme il devait être dur de se tenir si près de son bourreau sans pouvoir agir !

Il se délectait de cette pensée…

Entamant un jeu pervers, il prit cependant enfin la parole :
« -Vous êtes en avance… »
Il la sentit se raidir dans son dos.
«- …c’est bien …»
Elle se détendit…
« -Mais la première chose à faire est de saluer et de se présenter. » ajouta-t-il avec un ricanement intérieur des plus odieux…
La pauvre gamine n’osa plus respirer, paniquée à l’idée d’avoir commis un impair, et surtout du châtiment qui pourrait l’attendre…
Perdue, et son esprit pas encore totalement barricadé, ses défenses n’avaient pas été prêtes pour cet exercice d’usure…
Que devait-elle faire ? présenter ses excuses ? ce serait un début, mais cela ne lui garantissait pas qu’il les accepterait, vu la nature du geôlier. Et la punition viendrait peut-être quand même… de plus, il ne cherchait sûrement que ça : lui montrer qu’il était le plus puissant, et lui demander pardon ne ferait que le conforter dans cette idée…
Ce n’était peut-être pas tout à fait faux, mais se rabaisser sans donner de fil à retordre à cet individu donnait la nausée à Mia…
C’était clairement et totalement contraire à toutes les recommandations qu’on lui avait faites jusque là, et qu’elle s’était pourtant juré de suivre, mais la situation paraissait l’exiger, du moins du point de vue de son instinct d’enfant rebelle…

Elle prit donc le parti de rejeter la faute sur la politesse qu’elle était justement sur le point de braver… :

« -Monsieur, je ne voulais pas vous déranger en pleine lecture, » dit-elle d’un ton mielleux, « en générale, les gens apprécient peu les interruptions de ce genre… Mais maintenant que vous avez fini : Bonsoir. Je suis là, comme vous me l’aviez demandé. »

Elle se tut, ressentant une bouffée de chaleur face à sa propre impertinence, consciente d’en avoir peut-être un peu trop fait, mais elle en retira tout de même une immense fierté.

Le vampire écarquilla ses yeux d’or sous l’effet de la surprise.
Il fut tenté de se retourner vers la fillette, mais ne voulait pas gâcher ses résolutions quant à la liberté de son esprit. Et c’est donc avec un immense effort qu’il réussit à rester assis, immobile dans son fauteuil, les yeux fixé aux montant de la cheminée pour ne pas dévisager avec curiosité la créature, qui, depuis longtemps, était la première à avoir été capable de lui répondre sur ce ton.

Stupéfiant…
Décidément, elle serait un objet d’étude des plus passionnants… Il n’aurait même pas à remanier son langage, comme il avait dû le faire de l’aînée : son tour de phrase -bien que présentement proche de l’insolence- ne lui écorchait pas les oreilles…
Dans une illumination d’esprit, le vampire pensa que cette enfant était une perle, un don fait pour son seul divertissement.
Il n’avait plus aucun regret à l’avoir ramenée chez lui, car il sentait que sa présence ne serait pas de trop dans le bâtiment si elle lui permettait de rompre l’ennuyante monotonie de sa vie et de ses sujets d’étude…

Ne voulant pas que son excitation transparaisse dans sa voix, il se reprit, et passa outre l’irrespectueux sarcasme.
« -Asseyez-vous là, que je puisse vous voir. » finit-il par dire en montrant du doigt un fauteuil pareil au sien, de l’autre côté de l’âtre.

Pas très rassurée, et incertaine quant aux intention du Maître, Mia s’exécuta en prenant soin de ne pas croiser son regard.

Une peine inutile, puisque, contrairement à ce qu’il venait de lui dire, il ne comptait pas l’examiner.
Pas directement, du moins… il ferait en fait approximativement la même chose qu’elle à son égard : la surveiller du coin de l’œil…

Il attendit qu’elle fût confortablement installée, enfoncée tout au fond des coussins, les pieds ne touchant plus le sol, pour reprendre la parole, décrétant la fin de sa vicieuse récréation, et décidé à aborder les choses sérieuses.
« - Demoiselle, vous m’avez l’air imprudente, et il va falloir y remédier… mais pour l’heure, je ne veux pas tergiverser trop longtemps : j’ai mieux à faire que de m’attarder sur le cas de ce nouvel écart de conduite… »

Un mensonge éhonté songea-t-il, puisqu’il analyserait à loisir le comportement sans peur de l’enfant un peu plus tard… mais ailleurs, et certainement pas avec elle !

Il reprit :
« - D’ailleurs pour que le sujet soit clos, je crois que vous vous souvenez de la raison première de notre entrevue, n’est-ce pas ? ou dois-je revenir sur la question de la ponctualité ?
-Non Monsieur… » dit-elle avec empressement, plus occupée à assimiler les premières phrases qui ne lui promettaient rien de bon...

De nouveau, un méprisable ricanement retentit dans l’esprit de l’homme.
Voilà qui devrait suffire à lui rendre un peu d’humilité après son éclat irrévérencieux…

« -Bien. Cela dit, passons à plus sérieux : J’ai cru comprendre que vos crapahutages matinaux avaient eu pour but de sortir d’ici. Autant vous dire que c’est inutile. Si vous étiez amenée à poser ne serait-ce qu’un seul pied hors de l’enceinte du château, j’en serait immédiatement averti… Et non, ce ne seraient pas par mes domestiques, si c’est ce à quoi vous pensez. » précisa-t-il devant un froncement de sourcil, réflexe de la petite qui s’efforçait de nouveau à fixer les flammes dansantes. « Il est donc vain de tenter l’expérience : leur promesse d’aide ne changera rien, je saurai par moi-même que vous êtes sortie… » finit-il sur un ton sans appel.
Il ne voulait pas trop altérer le comportement de la gamine, mais cet avertissement était la moindre des précautions à prendre…
Cependant, jetant un coup d’œil de biais, il aima la moue de découragement qui se peint sur la frimousse de Mia, et s’en contenta comme dédommagement provisoire…

« -Il va de soit que cette indication vaut aussi pour vos repérages de l’après-midi… » ajouta-t-il, relevant légèrement la tête, les yeux à présent dirigés sur une fissure du plafond, et un large sourire de contentement barrant son visage.
La fillette écarquilla les yeux en rougissant… en effet, elle ne s’était pas montrée exactement discrète, et elle aurait dû penser plus tôt que le Comte serait tôt ou tard au courant…
Serrant les poings sur ses genoux, elle les fixa avec anxiété.

Le vampire faillit exprimer tout haut sa joie : il n’était pas peu fier de son petit effet, mais il se ravisa, ne voulant pas effrayer davantage la gamine.
Il reprit donc en enchaînant sur le plans qu’il avait préconçus l’après-midi même, lorsqu’il avait réfléchit à un moyen d’occuper l’enfant autrement que par des plans d’évasion… :

« -Ce point abordé, je pensais aussi vous prévenir que dès à présent, vos journées seraient bien remplies : les gens incultes me font horreur, et pour cette première mais non moins appréciable raison, il faudra vous instruire. Jusqu’ici je pensais vous donner un précepteur attitré, mais devant votre effronterie, il ne serait sûrement pas assez sévère. Je préfère donc me charger moi-même de votre éducation… »

A cet instant, Mia regretta amèrement son impudence de tout à l’heure.

« -Il était prévu que je m’occupe de votre sœur, mais elle est plus docile, et conviendra parfaitement à ce professeur… » puis sa voix changea, ne devenant plus qu’un murmure grinçant, « de toute façon, je la vois assez comme cela… »

Mia fut presque révoltée en entendant sur quel ton avaient été prononcés ces mots alors que l’intéressée était au martyr… mais d’un autre côté, si elle pouvait soulager sa sœur d’un excédant d’entrevues, elle ne pouvait que s’en réjouir.

De son côté, le Comte reprit son timbre habituel et continua avec perversité:
« -Soyez donc heureuse mon enfant, en plus de vous élever l’esprit et de vous mener vers le chemin d’une adulte éclairée, cette activité culturelle vous distraira des superfluités telles que l’envie de fuir ce château… »

Silence…
L’enfant ne partageait sans doute pas son sens de l’humour…
Mais le vampire resta content de lui, et se leva pour clore l’entretient sur cette victoire personnelle… malheureusement, fond de curiosité oblige, il posa brièvement ses yeux sur la fillette au moment ou elle suivait instinctivement ses gestes.
Pendant une fraction de seconde, leur regard se croisèrent, et fort heureusement, les réflexes de l’homme empêchèrent cette fortuite rencontre de se prolonger…

La gamine fit rapidement de même, tournant vivement ses yeux vers le brasier, mais le portrait du Comte eu tôt fait de se graver au fond de sa rétine, et la rémanence de ce visage diabolique lui glaça les sangs plus que toutes les paroles qu’il avait pu prononcer jusque là…
Dans le bref instant où ses yeux avaient glissé sur lui, elle avait cru percevoir de larges orbites vides où dansaient avec malveillance les flammes de l’enfer…

Le souffle court, la petite, chamboulée, ramena ses jambes contre elle, alors que le châtelain aux paupières fardées de noir comprenait avoir commis une gaffe…
 
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Il y a 3 commentaires
Lanishita le 20/08/2009 à 14:52:58
ouai trop bien ce nouveau chapitre
!!!!! Décidément je peux vraiment pas blairer le compte... Mai c'est pas grave cette histoire est trop bien ^^ vivement la suite et continu comme sa
Gounie le 25/09/2009 à 17:32:08
géniale vivement la suite

(pour moi cela manque de dialogue et je trouve que les descriptions sont vraiment poussé ) tu me fais penser à Zola, 40 pages pour décrire un escalier

j'ai hate de connaitre la suite et d'en savoir plus sur les expériences du Comtes

Continue Continue
Nats le 05/02/2010 à 17:22:33
Je viens de lire tous tes chapitre, et j'en suis ravie.

Tu nous plonges dans cet environnement ou surgissent de nombreuses références au monde fantastique que j'aime tant. Tu as vraiment bien développé la personnalité de tes personnages.
Je suis friande de tes dialogues aussi :)i

Très bonne continuation à toi !


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