Nous, les speeds
Je marchais le long du quai, la nuit commençait à tomber. J’avais mis du temps à venir jusqu’ici. La raison principale était que je n’y avais pas été directement, j’avais voulu traîner un peu devant les canyons. Où pouvais-je aller ? Après quelques instants de réflexion en regardant le grand panneau holo annonçant les tarifs et les destinations je pris une place dans le train aérien direction Bess.
Je m’approchai du troisième rang, le train était bondé et je n’avais pas trouvé de place au premier étage. Un homme regardait par la fenêtre. Je ne me sentais pas trop à mon aise et aurais mille fois préféré une place seule mais bon si je voulais partir d’ici, il était temps de faire des concessions.
- Je peux m’asseoir ?
- Bien sûr Lou, me répondit une voix familière. L’homme se retourna vers moi et ce fut le choc.
- A…Aioross ! Que fais-tu là ? Décidément à chaque fois il y en a un ! Quand c’est pas Criscioss c’est toi !
Un homme attendait derrière moi que je libère l’allée centrale pour trouver une place. Aioross me désigna le signe avec la main et je ne pus que m’asseoir, non sans soupirer.
- Nous avons eu une longue conversation avec Criscioss. Il m’a avoué avoir des sentiments pour toi, des projets. Choses que je n’ignorais qu’à moitié. Il m’a aussi dit s’être disputé avec toi.
- Pourquoi ce n’est pas lui qui est venu me chercher ?
- J’aspire à la même vie que toi, lâcha-t-il.
- Alors vous étiez réellement en compétition ! Je ne comprends pas, tu ne réponds pas à ma question !
- Parce qu’il ne sait pas que tu es là petite capricieuse, s’amusa-t-il. Cela dit je tiens à préciser qu’il n’y avait pas de compétition. Nous deux, on était très proches et Criscioss l’interprétait mal. Nos gestes tendres, notre baiser lors-qu’il a ouvert la porte, cela n’a donné aucune relation sérieuse mais c’était tout ce qu’il n’avait pas de toi.
- Que fais-tu ici alors si tu ne me cours pas après ?
Son sourire m’inquiéta, il continua :
- Je me suis légèrement disputé avec lui, moi aussi, grimaça-t-il. Ton départ l’a rendu fou, désagréable et surtout très accusateur. J’ai pris mes affaires et je suis parti. Je me suis retrouvé ici, le lieu le plus adapté à un départ, comme toi, j’ai pris un billet pour la destination la plus éloignée, Bess et je me suis assis ici. Après je t’ai aperçu par la vitre, coup de chance le train était bondé. J’ai fait en sorte que personne ne s’assoie à côté de moi et j’ai attendu ton arrivée au deuxième étage en espérant qu’aucune place ne se libère auquel cas j’aurais du te chercher dans le train. Maintenant, à moi de poser les questions ! Pourquoi tu es partie ?
- Comme Criscioss te l’as dit visiblement, je me suis disputée avec lui se matin. Nous avons eu une grande discussion. Il voulait fuir avec moi grâce à l’argent de ses parents.
- Quel est le problème alors ? N’est ce pas ce que tu cherches aussi ?
- Si mais… Je blêmis.
- Il y a autre chose. Lou, qu’est ce que tu as découvert ?
- Dans les dossiers que nous avons feuilletés rapidement le soir dernier, j’ai trouvé des choses assez instructives. Notre espérance de vie est limitée à vingt ans.
- Vingt ans ! S’étonna Aioross. Comment est-ce possible ?
- Nous sommes des clones.
- Cela veut dire que …
Devant son hésitation je continuais.
- Que normalement à vingt ans on est à un cinquième de sa vie, mais nous à trois ans, on est aussi à un cinquième de notre vie. Concrètement nous ne dépasserons jamais les quarante ans, physiquement. C’est ce qu’ils nomment les « speeds ».
- Une sous catégorie de clone ?
- Nan, tous les clones sont des speeds, mais certains humains peuvent l’être aussi. Cela peut être dû à une maladie spécifique.
- Nous sommes des speeds, articula Aioross comme si le mot était difficile à prononcer.
Mais non seulement il était difficile à prononcer mais il était d’autant plus difficile de comprendre pourquoi. Pour-quoi allions nous mourir si jeunes ? Vers trente-trois ans. J’en avais presque dix-huit déjà.
- Alors tu vois, peut être que j’aurais du m’installer avec lui, peut être qu’un jour nos sentiments auraient été partagé mais à quoi cela aurait-il servit puisque dans une quinzaine d’années, je vais mourir. Pourquoi ?
- Tu aurais pu lui expliquer peut être ?
- Je lui enverrais une lettre, un message, je l’appellerais, mais j’ai besoin de temps pour digérer tous ça, j’ai besoin de partir loin. Mais tu es d’accord avec moi, m’inquiétai-je. Il a une vie, je ne dois pas faire obstacle et la gâcher ?
- Ce n’est pas son avis, j’en suis presque sûr mais quoi qu’il arrive nous sommes clones, nous sommes nés ainsi, nous vivrons ainsi. Nous sommes à part et je crois qu’il faut définitivement ce le mettre dans le crâne. Que ferrons-nous arrivé à Bess ? Me demanda-t-il.
- On trouve un petit boulot et on commence à vivre, lui répondis-je avec un demi-sourire et un peu plus de convic-tion.
Je cherchais en Aioross un soutien désespéré d’une part capable de me raisonner et d’expliquer mon acte mais surtout une épaule solide sur laquelle je pourrais me reposer, comme ce jour, ou tout c’était effondré. Un jour ensoleillé du début du moi de juin, le 12/06/2128.
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