Rin, la malédiction
Rencontre I
Un vent frais soufflait doucement sur Hirogawa, une ville située dans les montagnes au sud d’Osaka. Le ciel s’assombrissait déjà: il n’était pourtant pas encore dix-sept heures mais, en Décembre, la nuit tombe relativement vite.
Un jeune homme en uniforme scolaire marchait tranquillement le long d’une rue ; il gardait sa main gauche posée sur son sac en bandoulière tout en lisant un livre ouvert de moitié qu’il tenait de son autre main. Lorsqu’il releva la tête pour regarder devant lui, il sourit en remarquant une de ses camarades de classe au coin de la rue que traversait le jeune lycéen. Il rangea rapidement son livre dans son sac, puis l’interpela.
« Ohé ! »
La jeune femme s’arrêta et se retourna pour voir qui l’appelait ainsi. Lorsqu’elle vit qu’il s’agissait de son meilleur ami, elle afficha aussitôt un large sourire.
« Ah, Oramoto-kun !
-Où est-ce que tu étais passée ? Je ne t’ai pas vue à la sortie du lycée, je pensais qu’on allait rentrer ensemble comme on en a l’habitude.
-J’avais quelques courses à faire avant de rentrer chez moi, j’ai dû partir rapidement. Désolée de ne pas t’avoir prévenu.
-Iie, pas la peine de t’excuser. C’est pour ça que je te retrouve ici alors.
-Hai. Mais, dit-elle en reprenant la route, tu ne devrais pas être déjà rentré ? J’ai prit pas mal de temps au magasin, et en plus, cette petite course m’a faite faire un détour. Qu’est-ce que tu fabriquais ? Je ne peux pas croire que tu révisais encore au lycée, même si l’examen est pour bientôt.
-Ah… et bien, à vrai dire je trainais un peu dans les couloirs, je pensais m’inscrire dans un club. Mais je n’ai pas trop d’idées, il y a pas mal d’activités qui me plaisent.»
Ils continuèrent de parler ainsi tout au long du retour. Ils arrivèrent un peu plus tard devant une maison où s’arrêta la jeune femme aux longs cheveux noirs.
« Je m’arrête ici. Ta maison n’est pas très loin si je me souviens bien ? demanda-t-elle.
-Hai, elle est au bout de la rue.
-Oki. Ca m’a fait plaisir de te croiser avant de rentrer.
-A moi aussi, c’était un coup de chance en plus.
-Oui, c’est vrai. Jâ… mata ashita ne, Oramoto-kun.
-Tu peux m'appeler par mon prénom maintenant, dit-il en souriant.
-Gomen ne, répondit-elle.»
Ils rirent ensemble puis échangèrent un long et dernier regard, les yeux d’un marron profond du jeune homme se perdaient dans le sombre bleu des yeux de son amie. Puis faisant un signe de la main, le lycéen reprit sa marche.
« Jâ ne, Kazushi !
-Ee ! Mata ashita, Rin. »
Deux mois plus tôt.
« Je tiens à vous présenter votre nouveau camarade, déclara le professeur avant de débuter son cours. Comme ce n’est pas évident de changer d’établissement en cours d’année, je vous prie d’être indulgents avec lui.
-Je m’appelle Oramoto Kazuchi. Yoroshiku onegai shimasu. »
Ainsi commençait sa nouvelle vie dans son nouveau lycée. Le premier jour, Kazushi demeurait quelque peu isolé du reste des élèves. Il restait assis seul sur un banc, à lire un livre dans un coin de la cour de l’école, jusqu’au moment où un jeune homme extravagant et extraverti décida de faire une approche avec ce nouvel élève.
Il se rapprocha doucement de lui, mit son visage au niveau de celui du nouveau et déclara tranquillement :
« Ce n’est pas cool de rester seul dans un coin. Je peux te tenir compagnie ?
-Oui, bien sûr. »
Le lycéen sourit largement. Il se redressa et s’assit juste à côté de Kazushi. Quelque peu intrigué par l’œuvre que tenait son nouveau camarade de classe, il se pencha légèrement de façon à distinguer le titre du livre.
« Fore one more Day ? C’est quoi, de l’anglais ?
-Hai. C’est un livre que m’a ramené un oncle de France. C’est un de ses amis qui le lui a montré, et il lui a vivement conseillé.
-De France ? Sugoi ! Il a de la chance d’avoir pu y aller, ton oncle !
-C’est grâce à son travail, il voyage beaucoup.
-Sokka. Mais pourquoi lui passer un livre écrit en anglais ? En français, d’accord, mais en anglais ?
-Ah, ça. Il ne l’avait simplement pas trouvé en français en fait.
-Aaaah. Ok’ ! »
Ils continuèrent de parler toute la récréation durant. Lorsque la sonnerie retentit, ils remontèrent jusqu’à leur salle de cours ensemble et ne se quittèrent pas jusqu’à l’heure du déjeuner. Ils s’assirent à une table au milieu de la cafétéria. Touru Ikki décrivit leurs professeurs, comment se passaient leurs cours ainsi que d’autres détails concernant la vie dans ce lycée. Puis sa description se porta sur les élèves de l’école. Il en cita quelques uns d’autres classes avant de parler de leurs camarades.
-Il y a deux filles dont tu dois te méfier : Tamashiki Rekka et, surtout, Mizukoe Nikita.
-Qu’est-ce qu’elles ont de spécial ?
-Ce sont des chasseuses de mec, des collectionneuses. Elles draguent tous les gars mignons qu’elles croisent et font tout pour les avoir dans leur lit, dans le meilleur des cas. Elles vont jusqu'à briser des couples qui durent pourtant depuis un bail. T'as une tête sympa alors ça ne m'étonnerait pas que l'une d'elles te tourne autour, mais si t'es célibataire ça devrait aller. Au moins t'auras une petite amie que tout le monde s'arrache sans faire trop d'effort.
-"Que tout le monde s'arrache"? Je croyais qu'il fallait s'en méfier?
-Tu vois les deux filles là-bas, demanda-t-il, en désignant deux étudiantes du regard qui se trouvaient dans un coin de la cafétéria? La brune et la blonde. Tu en penses quoi?
-De ce que je vois d'ici... elles ont l'air plutôt pas mal.
-Ce sont elles justement. Et elle ne sont pas juste "pas mal", ce sont de vrais canons! Les starlettes du lycée. Le risque en te trouvant avec elles, c'est que les rageux qui veulent se les faire vont t'en vouloir à mort.
Le regard de Touru se posa ensuite sur une fille aux longs cheveux noirs qui s’en allait de la cafétéria.
-Ensuite, sur la liste noire vient Kuroyuki Rin.
-Celle qui sort du self? Elle est dans notre classe, non?
-Ouais. Elle est jolie, mais personne n'ose plus l'approcher. Y’a pas mal de rumeurs louches qui courent à son sujet.
-Et quels genres de rumeurs ?
-Franchement j’y crois à moitié, mais ça fout les jetons : il y a deux ans, elle est sortit avec un gars en dernière année qui était assez populaire auprès des filles, il faut dire qu’il avait un le bon physique pour ça. Il s’appelait Kooreta Jin. C’était le genre de mec qui change de petite amie comme de chemise. Tout se passait assez bien entre eux deux, jusqu’à que Jin déconne comme à son habitude ; mais cette fois il avait poussé le bouchon un peu loin.
-Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
-Il a voulu passer le cap on va dire, sauf que Rin savait qu'il la trompait depuis quelques temps et qu'il s'envoyait plusieurs filles alors elle a refusé violemment. Ca lui a mis un coup sur sa fierté et il a essayé de la violer, à ce que j'ai entendu. Après quoi il l’a jetée. La famille de Rin a voulu porter plainte, mais Jin avait des parents influents et la plainte a été rejetée ; puis il a commencé à la harceler. C’était vraiment un salopard, quand j’y pense… mais bon…
-Mais c’est où le rapport avec les rumeurs qui courent sur Rin ?
-Jin est mort peu de temps après avoir essayé de la violer. On l’a retrouvé une nuit plus loin dans la montagne… il avait la gorge déchiquetée et avait reçut plus d’une quinzaine de coups de couteau dans le torse et le dos.
Le sang qui coulait dans les veines de Kazushi se glaça. Il s’imaginait l’état dans lequel le corps de ce Jin a été retrouvé.
-C… C’est Rin qui l’a…
-Tout portait à croire que c’était elle : un soir, ses parents ainsi que des voisins l’ont vu partir avec une fille qui lui ressemblait. Et la police aurait trouvé ses empreintes sur le corps de Jin. Seulement, à l’heure du meurtre, Rin se trouvait au café où elle travaille à mi-temps. On a eu des preuves avec les caméras et le témoignes de quelques clients… une affaire bizarre. Même si elle a été déclarée innocente, il y a pas mal de monde qui doute, et c’est à partir de là que les rumeurs ont commencé à circuler. Moi-même, je n’ose pas aller lui parler. Pourtant j’aime parler aux gens ! Mais là… Bah. On verra bien si les racontars se calmeront, j’espère vraiment que ça s’arrangera pour elle. C’est triste qu’une aussi jolie fille soit malheureuse comme ça…
-Ee…
La sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Kazushi se rendit aux casiers à l’entrée du lycée, il récupéra ses chaussures et rangea quelques affaires de cours dont il n’avait pas besoin cette semaine. Lorsqu’il se tourna vers la sortie, il percuta quelqu’un et renversa cette personne. Il s'empressa alors de relever la jeune femme.
-Gomen nasai !
-Iie, c’est moi, s’exclama-t-elle.
-Attendez, je vous aide à vous relever.
-Arigato, dit-elle légèrement gênée. Ano… vous êtes le nouveau dans la classe ? Oramoto Kazushi-san ?
-Hai. Sumimasen…
Son visage ne lui était pas étranger, il était sûr de l’avoir vu plus tôt dans la journée, sans doute à la cafétéria. Il se souvenait de cette longue chevelure noire et de ces yeux bleus semblables à deux topazes et des traits fins de cette figure remarquable.
-Tu es...
-Kuroyuki Rin, dit-elle doucement...
A première vue, elle paraissait douce et gentille. Son visage fin, légèrement coloré au niveau de ses joues, sur lequel se lisait une certaine timidité semblait obséder le jeune homme; son doux regard, ses yeux bleus le charmaient littéralement, si bien qu'il la regarda fixement sans rien dire jusqu'à que cette attitude perturbe la demoiselle qui se redressa subitement.
La lumière rougeâtre du soleil couchant inonda l'espace dans lequel se trouvaient les deux personnages et quelques autres lycéens qui s'activaient avant de rentrer chez eux. Les lueurs sombres mais vives du crépuscule, ainsi que les cris des corbeaux qui survolaient la ville, semblaient avertir Kazushi d'une tragédie imminente, contrastant avec sa rencontre avec la jeune femme. |