CHAPITRE 11
Esclave
Les voiles étaient gonflées par une belle brise venant du Sud Est, les cordes tirées au maximum laissaient leur chant céleste envahir le navire. Depuis leur départ de Staptown il y a une semaine, le vent portait l’Aurore Boréale avec allégresse vers leur destination. Il y avait bien eu un grain venu du Nord, mais le beau temps s’était installé le soleil chaud faisant miroiter la mer de milles feux.
L’équipage avait troqué les manteaux et les pantalons longs par de simples chemises en toiles et des chausses en lin arrivant au niveau des mollets. Certains travaillaient même torse nu, la capitaine avait laissé faire même si sur certain navire il était formellement interdit d’afficher une tenue pareille jugée indécente.
Zeïna se fichait pas mal des vêtements que portaient ces marins, tant qu’ils travaillaient bien et qu’ils suivaient les ordres donnés. Elle faisait juste attention à ce que les femmes du bord garde un peu de décence, il y avait des limites à ne pas dépasser sur un navire si petit entre les deux sexes. De toute façon, elle-même ne portait qu’un pantalon de toile mais elle tenait à garder sa chemise, son veston de velours et sa médaille de capitaine marchand.
Les cheveux strictement attachés en arrière en tresse, la jeune fille arpentait le pont entre les groupes de marins au travail. Certains lavaient le pont avec des fauberts et de l’eau puisé dans l’océan, d’autres allaient de vergue en vergue pour assurer les cordages. Grâce aux marins recrutés lors de la dernière escale, l’organisation du navire s’était améliorée, les temps de pause étaient plus nombreux et l’équipage s’en portait que mieux.
Le groupe armé de l’Aurore s’entraînait sous les directives de Lantis, les quelques hommes choisis savaient tous manier parfaitement une arme. Le kadji et l’homme lézard dominaient les marins d’une bonne tête, ils restaient ensemble pour l’entraînement pour éviter de blesser quelqu’un avec leur force. Zeïna prenait le temps de voir ses hommes au combat, elle voulait que son navire soit capable de se défendre au cas où.
Elle quitta le mat central pour monter sur le pont supérieur, elle croisa son second Portyd qui était de quart.
- Bonjour Mr Odell
- Bonjour Capitaine, la mer est magnifique
- J’ai vu, parfaite pour naviguer
La jeune fille regarda les voiles blanches étincelantes sous les rayons du soleil.
- Si le temps se maintient, nous serons au prochain port dans quelques jours, commenta le second.
- Nous aurions pu arriver encore plus tôt sans cette tempête qui nous a fait dévier de notre route.
Zeïna avait remarqué le lendemain du coup de vent ce changement de direction involontaire avec le retour du soleil. Bien qu’immédiat, la route s’en était très légèrement trouvée rallongé.
- Ce n’est pas très grave, fit remarquer Portyd.
- Les courants nous seront favorable ici aussi normalement.
Le second se mit à réfléchir.
- Si je me souviens bien, le navire devrait bientôt arriver près d’une petite île où quelques émigrants ont créé une petite cité, ce n’est pas un grand port de commerce mais les gens sont très accueillants.
- Nous avons perdu assez de temps, je ne sais pas si nous aurons le temps de nous y arrêter.
- Dommage.
Le second était un peu déçu mais il n’était pas là pour choisir les escales, et encore moins pour discuter les ordres de son capitaine. La jeune fille regagna sa cabine, elle voulait revoir la route pour le voyage, avec le changement de direction elle devait prendre des dispositions pour la poursuite de leur route.
Quelques heures plus tard, assise à son bureau, Zeïna était plongée dans ses notes et ses cartes, elle avait à peine entendu Hina lui apporter un café. Portyd frappa à la porte de sa cabine et entra directement sans attendre d’y être invité. Surprise par la brusque entrée, elle fixa l’homme avec un air sévère.
- Que se passe t’il Mr Odell ?
- Je suis désolé pour cette interruption, mais nous sommes en vue de l’île dont je vous avais parlé.
- Et en quoi cela mérite t’il une telle entrée ?
Le second reprit sa respiration avant de poursuivre.
- Nous ne sommes le seul navire, un autre est ancré dans la baie et son allure ne laisse rien présager de bon.
La capitaine comprit alors pourquoi il était entré si rapidement. Elle bondit de son siège et quitta son bureau en prenant son chapeau, elle ne prit même pas le temps de fermer sa cabine. Zeïna déboucha sur le pont le regard sombre, elle saisit le bastingage et grimpa sur le cordage aussi vite qu’elle le pouvait. Au bout de quelques minutes la jeune fille atteignît le nid de pie du guetteur, Loan Nuit-Sauvage salua avec beaucoup de respect son commandant.
- Bonjourrrrrr, Capitaine.
- Bonjour Loan, alors il y a un navire en vue.
- Oui, prrrrès de l’île.
Zeïna saisit la lunette et la pointa dans la direction que lui indiquait l’homme oiseau. Elle voyait très bien la petite île au loin, une petite masse de terre au milieu de l’océan. Dans la grande baie qui devait servir de débarcadère, un grand bateau noir aux voiles repliées avait mouillé son ancre. En bordure de plage, plusieurs chaloupes avaient été remontées, un nombre trop important pour une simple escale sur une telle île.
La capitaine pointa sa lunette vers l’arrière du bateau pour identifier l’étendard qui y était accroché. Elle resta fixée un moment sur le drapeau qui flottait là sous les bourrasques de vent.
- Je n’aime pas le dessssin.
- Moi non plus Loan, je ne l’aime pas du tout, surtout surveille bien leur mouvement et préviens moi de tous changements.
Elle quitta le nid de pie et elle descendit vers le pont aussi rapidement qu’elle était montée. Le second avait prévenu Cryanne et Lantis qui étaient là aussi pour l’attendre.
- Un corbeau noir sur fond gris, dit seulement Zeïna.
- Des trafiquants d’esclaves, répondit Lantis.
Cryanne poussa un grognement de dégoût.
- Si ils ont fait escale ici, ce n’est pas pour rien, ils sont venus chercher de la marchandise.
- Nous ne pouvons pas laisser faire sans agir, lança Portyd.
Zeïna réfléchissait, elle n’aimait pas la situation, en plus elle avait toute sa cargaison qui valait une fortune. Ils n’avaient aucunes informations sur le nombre des marins esclavagistes et les risques étaient vraiment énormes. Mais elle ne pouvait pas laisser les habitants de l’île être vendu comme une marchandise.
Elle prit sa décision en repliant sa lunette d’un claquement sec.
- Nous allons contourner l’île en prenant le plus au large possible et mouiller dans une autre baie plus proche. J’espère qu’ils n’ont pas vu notre navire approché de leur bateau à l’ancrage.
- Tu n’as pas à t’en inquiéter, intervint le second, ils ont du prendre la plus part des hommes d’équipage avec eux pour attraper le plus de personnes possibles.
- Tout le monde à son poste pour la manœuvre, cria la capitaine.
Les marins se ruèrent dans les voiles sous les ordres des officiers du bord, l’Aurore Borèale changea brusquement de direction sous l’impulsion. Zeïna monta sur le pont supérieur pour indiquer la direction à l’homme à la barre. Ils passèrent au large de la baie principale, au-delà de plusieurs récifs, le navire se dirigea vers une autre anse plus discrète. Le bateau était invisible depuis la plage de débarquement des esclavagistes.
Les voiles étaient relevées par l’équipage, l’ancre s’accrocha sur le fond.
La jeune fille s’approcha de son second et de Lantis réunis sur le pont supérieur.
- Monsieur Alaster, préparez votre équipe d’assaut.
Le garde du corps acquiesça de la tête rapidement et se lança dans sa mission sans attendre.
- Monsieur Odell, je veux une vingtaine de volontaires armés pour nous suivre en direction du village, ouvrez la cambuse et donnez une arme à tous les hommes, y compris ceux qui restent à bord.
- Vous craignez qu’ils s’en prennent au navire, ses poltrons s’enfuiront dés qu’ils vous verront rappliquer.
- Je préfère prendre mes précautions, les hommes prêts le plus rapidement possible.
- Oui Capitaine !
Zeïna quitta le pont pour rejoindre sa cabine, elle enleva sa tenue de travail du bord pour enfiler son uniforme sans la veste. Hina entra à son tour dans la cabine par l’autre porte d’accès à la cabine.
- Vous avez besoin de moi ?
La jeune fille ne se faisait vraiment pas au fait d’avoir un servante.
- Non, ça ira merci.
Hina fouilla dans un coffre pour en retirer des gants blancs, bien plié qu’elle tendit à son capitaine. Elle lui donna ensuite son épée et son chapeau, brossé et éclatant, sans émettre un son comprenant pourquoi la jeune fille se préparait.
Zeïna attacha son épée à la taille, elle ne pensait pas avoir à l’utiliser lors de son premier voyage mais rien n’était prévu à l’avance sur l’océan.
- Bonne chance Capitaine.
- J’espère qu’elle sera avec nous, répondit la capitaine en souriant.
Elle quitta sa cabine en silence et monta sur le pont, une grande effervescence y régnait. Les marins étaient regroupés en petit groupe, des sabres ou des piques en mains. Une à une les chaloupes se posaient sur l’eau, elles se remplissaient des hommes que constituait le groupe d’intervention.
Zeïna s’approcha de Portyd et de Cryanne, celle-ci avait changé de tenue également plus adaptée au combat.
- Tu viens avec nous, remarqua la jeune fille.
- Evidemment, je serais derrière toi pendant que notre cher Lantis fera le ménage avec sa troupe.
- Je n’ai pas eu de mal à avoir des volontaires, lança le second, les marins ne portent pas dans leur cœur les esclavagistes. J’aurais bien été aussi avec toi mais je ne laisserais pas le bateau entre les mains de cette femme.
- Tu es trop adorable mon chou.
Portyd leva les yeux au ciel en soupirant.
- Ne tardons plus longtemps, nous devons secourir les habitants de l’île.
Zeïna saisit une corde et descendit le plat bord du navire jusqu’à une chaloupe, un homme l’aida à embarquer. Les derniers marins prirent place dans les embarcations, Cryanne étant la dernière à quitter le navire.
- Bonne chance, lança Portyd du bastingage.
La capitaine leva la main dans sa direction, puis elle regarda la plage leur objectif. Les marins maniaient les rames avec dextérité, ils n’eurent pas besoin de beaucoup de temps pour atteindre le rivage. Les chaloupes glissèrent lentement sur le sable en faisant grincer les petits grains sur le bois.
Le kadji fut le premier à sauter sur le rivage, il bondit à mi chemin des arbres pour voir si personne ne se trouvait à proximité. Il se releva en faisant signe aux autres que tout allait bien, l’homme tigre tenait un bec de corbin impressionnant. Tous les marins débarquèrent sortant les armes pour se préparer au combat.
Zeïna se tourna vers un des marins proches d’elle, un ancien de l’équipage de son père.
- Crowley, vous avez déjà mouillé ici je crois.
- Oui Capitaine.
- Guidez nous jusqu’à la ville mais il faudra rester cacher.
- Très bien Capitaine.
L’homme s’engagea en premier dans les bois suivi par tout le contingent, les hommes les plus entraîner en tête avec Lantis, ensuite venaient la jeune fille avec les autres marins. Ils n’eurent pas longtemps à progresser pour atteindre la lisière des premières maisons. Zeïna gagna la tête du groupe en intimant l’ordre de ne pas bouger de leur place. La capitaine s’approcha de l’orée de la végétation, accompagné de Cryanne et Lantis.
La situation était chaotique dans le village, des hommes en armes courraient après des villageois, tandis que des petits groupes se battaient encore avec acharnement.
- Nous devrions attaquer de deux cotés pour éviter qu’ils puissent s’échapper, murmura Lantis.
- Je suis d’accord, répondit Zeïna, toi et tes hommes tu iras à l’entrée du village qui mène à l’océan, je vais compter jusqu’à cent et nous attaquerons de ce point.
- C’est court mais ça devrait aller.
Le garde du corps se retourna et emmena son groupe à travers les bois aussi rapidement qu’il pouvait. La capitaine rejoignit ses hommes et leur transmit ses ordres, les marins trépignaient d’impatience les armes prêtes à servir. Ils se rapprochèrent des arbres, les muscles tétanisaient par l’attente des hostilités.
Zeïna tira son épée, elle avait presque achevé de compter. Cryanne avait tiré ses dagues, une dans chaque main et lui sourit.
- Reste près de moi ma jolie.
La jeune fille opina de la tête, elle n’avait jamais tué quelqu’un mais elle savait très bien se servir de son épée.
- Cent, en avant ! Cria t’elle en se relevant.
Les marins surgirent du bois en poussant des hurlements terribles, la surprise était totale pour les esclavagistes. Les villageois pensaient qu’un autre équipage de pirates les attaquait pour voler le butin.
- Chargez les marins et protéger les villageois, cria la capitaine le plus fort qu’elle pu.
Les armes s’entrechoquaient dans des corps à corps féroces et sauvages, bien que moins nombreux les marins de l’Aurore leur tenaient tête. Ils compensaient le nombre par la férocité et leur hargne. Les esclavagistes qui avaient déjà perdu des hommes dans l’assaut ne pouvaient se permettre d’en perdre encore d’autres.
Le Capitaine du bord cria la retraite, il fallait sauver au moins les acquis qu’ils avaient pu trouver. Ils fuirent en masse en direction de l’océan, mais voilà qu’une nouvelle troupe de marin leur tomba dessus. Le kadji et l’homme lézard stoppèrent net les premiers assaillants à leur seule vue, le bec de corbin explosa la tête du premier et son compagnon près de lui mourut sous les griffes aiguisées.
Prit entre deux feux, les esclavagistes se regroupèrent autour de quelques prisonniers qu’ils avaient pu garder avec eux. Zeïna quitta les rangs de ses marins pour se prendre la parole, Cryanne s’était placer derrière elle au cas où.
- Laissez partir les villageois et vous aurez la vie sauve.
- J’ai rien à dire à une gamine, que ton capitaine approche, je ne parlerais à personne d’autres.
- C’est moi le Capitaine, de l’Aurore Boréale.
Le chef des esclavagistes regarda un peu mieux son interlocutrice et il reconnut l’insigne à son cou. Il cracha au sol en direction de la jeune fille de dépit.
- Une gamine qui me menace, la marine va mal.
- Tes sarcasmes sont inutiles, libères les otages et retournes à ton navire avec tes hommes.
- Tu n’es pas là pour me donner des ordres, idiote ! C’est moi qui a les otages !
L’homme saisit une jeune fille par les cheveux et plaqua la lame de son épée sous la gorge de sa victime.
- Tu vas plutôt m’écouter et me laisser partir tranquillement avec mes trésors si tu ne veux pas que ça se finisse en bain de sang.
Le capitaine des esclavagistes affichait une face triomphale. Zeïna se mordait la lèvre, elle ne savait pas comment elle devait opérer, la vie des otages était en jeu. Elle prit sa décision, il ne fallait pas attendre plus longtemps.
- Nous allons vous escorter jusqu’à la plage pour le moment.
Le capitaine ne dit rien, mais il lâcha la prisonnière et la donna à un de ses hommes. Les groupes se mirent en route, les esclavagistes au centre de la route et les marins de l’Aurore autour d’eux. Le silence était assourdissant, seul le bruit des pas dans le sable était perceptible. Ils arrivèrent au mouillage du navire des esclavagistes, Zeïna fixa le capitaine ennemi.
- Relâches les maintenant.
Les marins de l’Aurore se rapprochèrent, certaines de leurs armes étaient encore maculées de sang.
- Tu n’es toujours pas en position de me donner des ordres, gamine.
- Je crois que si, intervint Cryanne en souriant largement.
Elle désigna du doigt le navire des esclavagistes. Le capitaine, la jeune fille et le reste des marins présents remarquèrent alors qu’un autre bateau était bord à bord avec celui des forbans. Portyd apparut sur le pont du navire, les poings sur les hanches, un grand sabre à la ceinture. Le reste des marins de l’équipage était là également, l’homme oiseau planant entre les mats et les cordages. Ils s’étaient apparemment rendus maître du navire après un abordage audacieux.
Zeïna fit de nouveau face au capitaine qui avait perdu de sa superbe.
- Je crois maintenant que nous allons pouvoir discuter.
La jeune fille sourit largement devant la mine déconfite de son interlocuteur.
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Chapitre avec un peu plus de combat
Bonne lecture à tous ^^ |