CHAPITRE 14
Jugement
Lantis ouvrit un œil fatigué, le soleil le frappa en plein visage d’un rayon pâle. L’homme sentit une grande lassitude l’envahir comme les précédents lendemains où l’alcool occupait chaque parcelle de sa vie. Il leva le bras pour tenter d’occulter cette lumière qui lui faisait si mal. Il soupira en laissant retomber sa main mollement le long de son corps.
Le garde du corps regardait ce qui l’entourait, il reconnut l’espace exigu de sa cabine. Mais il était le seul à y dormir et s’était un luxe non négligeable à bord d’un navire. Pour le moment il n’avait rien à faire des privilèges et de la liberté. Tout ce qui s’était passé hier était là dans sa tête, le frère de celui qui avait été son meilleur ami avait essayé de le tuer.
Lantis passa une main lasse sur son front, quand il avait embarqué il avait laissé son passé sur le quai. Il voulait se reconstruire, se donner une chance de reprendre sa vie à zéro en oubliant ce qui s’était passé. Même si une mauvaise une réputation lui collait toujours à la peau, peu à peu ses camarades de bords l’appréciaient et ils en oubliaient presque son passé.
Mais voilà, en quelques instants tout venaient de le rattraper, Lantis devait se rendre à l’évidence, personne ne pouvait oublier son passé, il fallait seulement apprendre à vivre avec. Plus que jamais il avait envi de boire un verre de rhum pour passer le mauvais goût qu’il avait dans la bouche.
Autre part sur le navire, au même instant, Zeïna descendait dans l’une des calles sombres du bateau. Elle était accompagnée du second et de deux autres marins armés, elle ne pensait pas qu’elle aurait besoin de descendre ici pendant cette campagne. L’endroit était humide, presque sans lumière, sur une poutre ajoutée sur les membrures était fixé des cercles de fer pour y accrocher des chaînes. Le prisonnier leva la tête en voyant arrivé ses visiteurs, il savait très bien ce qui l’attendait maintenant.
Un des marins accrocha une lampe pour que la pièce soit mieux éclairée. La capitaine regarda Olans Ménalas assis à même le sol devant elle.
- Tu es venue ici seulement pour te venger.
- En effet, je traque celui qui a tué mon frère.
Ses mots étaient jetés sans aucunes marques de remord.
- Pourquoi aller si loin ? Pourquoi vouez sa vie à une vengeance qui ne finira seulement par un drame ?
- Je veux le voir mort ! Il a tué mon frère et tous ces compagnons mourir pour un peu d’argent !
- As-tu encore de la famille ?
La question troubla le marin, il marque une pause avant de répondre.
- J’ai encore ma mère, mais je ne vois pas ce que cela à voir avec cette affaire.
- Crois tu qu’après avoir perdu un fils, elle souhaite en perdre un autre ?
Olans Ménalas resta bouche bée, il ne s’attendait pas à la réponse de son capitaine. Il baissa la tête en comprenant qu’elle avait entièrement raison.
- Il est tard pour comprendre la portée de ton acte, lança Portid.
Le prisonnier reprit la parole après avoir relevé le visage vers ses interlocuteurs.
- Et maintenant ?
- Tu vas être jugé ce soir pour ton agression, répondit Zeïna.
Le marin ne réagit pas, il savait très bien que cela arriverait si il se faisait prendre. Il s’y était préparé de toute façon. Les visiteurs s’en retournèrent en emmenant la lampe qu’ils avaient amené avec eux pour éclairer leur chemin. Olans Ménalas replongea dans la pénombre de la calle et dans ses profondes réflexions.
Le soleil s’approchait lentement de l’horizon pour disparaître par de là les océans. Sur l’Aurore Boréale le soirée s’annonçait sombre, sous les feux rougeoyants les visages paraissaient encore plus graves.
L’ensemble de l’équipage était réuni sur le pont du navire, même le cuistot et la commis était là. Une barrière en bois avait été préparée pour y attacher le prisonnier, pour le moment encore dans les entrailles du navire. Zeïna avait demandé à tous les officiers du navire de porter des vêtements de cérémonie, elle-même portait son grand uniforme aux épaulettes dorées. Son chapeau était enfoncé sur sa tête pour essayer de camoufler son visage sombre.
Lantis était là également, il restait bien droit près de la jeune fille. Bien que présent de corps, son esprit était loin du bateau, l’homme était perdu dans son passé. Ces anciens démons ne le laissaient plus en paix, il aurait tout donné pour avoir une bouteille de rhum à portée.
La porte qui menait à la calle s’ouvrit laissant passé le prisonnier entourait de deux autres marins. Cryanne menait le groupe et se dirigea vers la barrière montée dans l’après midi. Elle enchaîna l’homme à un anneau et se tourna vers la jeune fille.
- Le prisonnier est près à passer en jugement Capitaine
Zeïna avala sa salive, une boule dans la gorge. La charge de capitaine était parfois bien lourde pour de si jeunes épaules.
- Merci Madame Tolado.
Olans Ménalas se redressa bien droit et foudroya du regard le garde du corps. Il était encore vivant mais il voyait bien que son ennemi était touché par l’attaque. Le prisonnier sourit, enfin de la joie dans le cœur. La capitaine s’avança au milieu de la foule des marins rassemblées et prit la parole.
- Nous sommes tous réunis ici pour passer en jugement l’homme ici présent.
Elle désigna le marin enchaîné.
- Il est accusé d’avoir intenté à la vie de Monsieur Alaster, officier de l’Aurore Boréale.
La jeune fille marqua un temps d’arrêt, le vent souffla sur une assemblée silencieuse et tendue. Elle fit face à l’accusé.
- Olans Ménalas, qu’avez-vous à dire pour expliquer votre geste.
Bien qu’elle redoutait de donner la parole à cet homme, Zeïna devait respecter les droits du prisonnier.
- Qu’ai-je donc à expliquer ? Tout le monde c’est bien qui est cet homme, c’est un traître ! Un homme sans parole qui a vendu son client aux pirates et qui a précipité à la mort tous ses compagnons.
Lantis cilla légèrement sous les accusation du marin, toujours plus d’images lui revenaient en tête.
- Aucunes preuves n’ont été apportées prouvant ces allégations, répondit Zeïna.
Elle avait demandé à Tyrande de lui parler de cette affaire, la jeune fille avait pu ainsi juger elle-même de ce qui s’était passé. Et durant l’enquête qui avait eu lieu, rien n’était venu prouvé l’implication du garde du corps dans l’attaque des pirates.
- Les pirates ne sont pas arrivés là sans raison ! Reprit le marin. Ils savaient exactement où se trouvait le navire marchand, condamnant tout l’équipage et les hommes qui le protégeaient comme mon frère Entian Ménalas.
En entendant le nom de son ami, Lantis tressaillit. Ses jambes tremblèrent sous son poids, il faillit s’écrouler mais Portyd le saisit par les épaules pour le soutenir. Le garde du corps le regarda surprit, mais le second se contenta de hocher la tête en réponse.
Zeïna ne voulait pas transformer cette accusation en un pugilat contre Lantis.
- L’affaire dont nous parlons aujourd’hui et votre agression envers l’officier Monsieur Alaster ici présent. Le passé des gens de ce navire n’a pas à interférer sur la bonne marche de sa route, parmi les marins certains sont d’anciens prisonniers, d’autres des guerriers ou des voleurs.
Dans l’équipage réuni sur le pont, des murmures s’élevèrent. Ils comprenaient ce que disait leur capitaine et le passé de certains d’entre eux était teinté de sang.
- En prenant part à ce voyage, les membres du bateau ont laissé leur passé derrière eux pour vivre au présent, et je ne veux que personne ne mette ceci en doute, que se soit pour une histoire d’argent ou un règlement de compte.
Les yeux d’Olans Ménalas s’agrandirent, il ne s’attendait pas aux paroles de son Capitaine. Lantis avait déjà vu par le passé que malgré son jeune age, la jeune fille faisait preuve d’un jugement juste pour les gens. Mais voilà qu’à nouveau elle le surprenait par son discours et sa prise de position si étrange par rapport aux autres.
La capitaine réfléchit un instant.
- Maintenant, l’agression d’un officier du bord a bien eu lieu sur ce navire. Je suis le commandant et le seul maître après les dieux, et je dois juger de ce qui s’est passé.
Elle fixa le prisonnier, bien que plus petite que le marin, il semblait qu’elle le dépassait d’une tête.
- La sentence pour l’atteinte à la vie d’un officier est toujours la même, la condamnation à mort par pendaison.
Sa voix était grave, et la jeune fille avait appuyé particulièrement sur les derniers mots faisant frémir le prisonnier malgré lui. Les autres marins savaient ce qu’il encourrait mais ils n’auraient pas cru que leur capitaine soit aussi directe.
Portyd faisait la moue, lui non plus ne s’attendait pas aux paroles de Zeïna, il regarda Cryanne qui était aussi perdu que lui. Le second regarda la jeune fille, elle devait prendre la décision la plus juste sinon les autres marins risqueraient de prendre mal cette affaire.
- Mais, reprit Zeïna, j’ai décidé que celui qui devait choisir si tu méritais la peine de mort était la personne qui avait été agressé.
Des exclamations de surprises s’élevèrent dans toute l’assemblée, même le prisonnier avait eu du mal à se retenir. Portyd eut besoin d’un peu de temps avant de comprendre où voulait en venir Zeïna, il admira la finesse de son jugement, elle pouvait faire un coup double. Il donna une accolade dans le dos du garde du corps près de lui.
- C’est à toi d’avancée Lantis, courage.
L’homme le regarda sans comprendre, la bouche mi ouverte, encore sous le choc.
- Monsieur Alaster, lança Zeïna, approchez s’il vous plait.
Comme un automate, il marcha vers la jeune fille en faisant quelques pas maladroit. Une fois près de son capitaine, celle-ci désigna le prisonnier.
- Je sais que c’est une difficile décision, mais l’affront que vous avez subit est grand. Cet homme a intenté à votre vie, c’est à vous de choisir si il doit être condamné ou pas.
- C’est injuste, cria le marin enchaîné.
- Silence, intima la jeune fille, vous n’avez pas à prendre la parole maintenant.
Le marin baissa la tête, ne préférant pas en ajouter d’avantage. Lantis regardait le prisonnier, Olans ressemblait à son frère. Il ne savait pas comment il ne l’avait pas remarqué avant, le navire était si petit. Ces souvenirs se mêlaient au présent, il voyait les combats et les morts lors de l’attaque des pirates. Mais aussi il revoyait tous les souvenirs d’avant, sa vie d’aventures faites de voyages et de rire.
Pourtant ces mauvais coté revenaient à la charge, il en oubliait la joie pour ne garder que la douleur et la haine des gens contre lui. Il ne savait plus quoi faire, avait il le droit de juger celui qui souffrait par sa faute ? Le garde du corps écarquilla les yeux, il était coupable de rien et voilà où ses pensées le menaient. Lantis serra les poings, il voulait changer et passer à autre chose pour revivre et sourire à nouveau.
Il leva le visage vers Olans qui le fixait d’un regard mauvais. Le silence régnait sur le pont, tout le monde attendait d’entendre la réponse du garde du corps.
- Olans, ton frère était plus qu’un homme que j’employais, c’était mon ami le plus cher et sa perte est pour moi la plus dure à supporter. Je me fichais bien des injures des gens, mais la mort de ton frère et de mes compagnons était presque invivable.
- Tu les as trahi !
- Jamais je n’aurais pu trahir celui qui m’a sauvé la vie plus d’une fois !
La voix de Lantis était forte, il avait presque crié en parlant brisant le silence comme on brise une vitre. Olans faillit tomber sous l’effet de la surprise.
- Je n’ai pas donné le navire aux pirates, j’étais un chasseur de pirates, leur bête noire et je gênais leur travail. Il est si facile pour eux de donner de l’argent à la bonne personne pour faire en sorte qu’elle ne vienne plus les ennuyer.
- Rien ne me prouve que tu sois innocent, et si tu n’avais rien fait pourquoi serais tu encore vivant ?
Lantis s’attendait à cette question, et il s’approcha de lui.
- J’aurais préféré mourir avec ton frère et mes compagnons plutôt que de survivre au massacre. J’ai combattu les pirates, j’ai vu tout le monde mourir sous mes yeux et c’est une vergue par un coup de vent qui me sauva la vie en me précipitant dans la mer.
Olans ne savait pu quoi dire, le garde du corps reprit alors la parole.
- Ma vie, je la dois à ton frère et à son sacrifice, je la dois aussi beaucoup à la chance. Après une longue errance, une personne a bien voulu m’offrir une nouvelle vie et je l’ai saisi.
Il fit alors un pas vers le prisonnier, et tendit la main vers lui.
- Tu vis dans la vengeance et le remord, ton frère n’aurait jamais voulu ça pour toi. C’est à moi de t’offrir un nouveau départ alors à toi de choisir.
Le marin fixa la main, il s’était attendu à recevoir une sentence de mort mais pas à cette main tendue vers lui. Le temps lui-même semblait suspendu sur ce seul acte, des dizaines de paires d’yeux étaient dirigées vers lui.
Olans n’avait jamais réfléchi à cette option là en montant sur le pont pour son procès. Il se revit à l’annonce de la mort de son frère sous les coups des pirates, sa mère effondrée de tristesse. Après la disparition de leur père en mer, le sort semblait poursuivre leur famille. Et le marin avait appris les soupçons de culpabilité qui pesaient sur cet homme. Sa déchéance était presque un bonheur pour lui, mais voilà qu’il reprenait la mer pour vivre de nouveau alors que son frère lui était mort par sa faute.
Pourtant, aujourd’hui il en venait à douter de son propre jugement. Olans avait tenté de tuer Lantis, sa némésis, mais celui-ci lui pardonnait même il lui proposait de recommencer à zéro sa vie. Il tenta de se souvenir de l’époque avant la mort de son frère, et se rendit compte qu’il n’y arrivait pas. La vengeance l’avait dévoré au point qu’il ne s’en était pas rendu compte, il pensa à sa mère et il comprit à quel point il avait oublié.
La main était toujours là tendue vers lui, par l’homme qu’il avait tenté de tuer. Olans hésita encore un instant, il leva le bras dans un cliquetis de chaîne et il la saisit. Lantis sourit en serrant plus fort en regardant le marin. Le garde du corps se tourna vers son capitaine.
- Je demande la clémence pour cet homme.
Zeïna poussa un soupire, elle avait retenu son souffle en attendant. Elle avait pris un gros risque en laissant le choix à Lantis, ne sachant pas comment il allait réagir. Mais elle était satisfaite de la tournure que cela avait prise.
- J’accepte ce verdict, veuillez libérez cet homme de ces chaînes.
Les deux marins qui l’avaient amené ici se saisir de ces entraves, Cryanne fit cliqueter une clé dans la serrure. Olans était libre, il se frotta les poignets endoloris par la morsure de l’acier. La jeune fille n’avait pas terminé pour autant et reprit la parole.
- J’aurai seulement une condition pour votre libération Monsieur Ménalas, vous serez l’assistant de Monsieur Alaster pour organiser la défense du navire.
La surprise se peignit sur le visage de Lantis et de l’ancien prisonnier.
- A vos ordres Capitaine, répondit Olans sans broncher.
Bien qu’encore difficile, l’homme qu’il avait voulu détruire était aussi celui qui l’avait sauvé. Maintenant Olans devait apprendre à vivre sans sa haine et sa vengeance.
- Vous pouvez retourner à vos postes, reprit la capitaine avec une voix ferme.
Les marins se dispersèrent, les hommes de quart sur le pont et les autres dans les entreponts et les zones de repos pour l’équipage. Zeïna était montée sur le pont supérieur, dominant les équipes au travail. Cryanne et Portyd s’approchèrent d’elle pour lui parler.
- Bon travail Capitaine, intervint le second, grâce à ce choix, vous avez réussi à apaiser les tensions.
- Et par le même coup j’ai pu aider Lantis à aller de l’avant, répondit la jeune fille.
La métis se mit à rire.
- J’ai rarement vu un capitaine qui prenait autant soin de son équipage.
- Des marins heureux c’est l'assurance d'un bateau toujours bien tenu.
Portyd poussa une exclamation de surprise.
- Je reconnais une phrase de votre père dans vos paroles.
Zeïna sourit sans ajouter un mot, pour faire revivre la légende de l’Aurore Boréale elle avait besoin d’avoir un équipage solide. Elle trouvait que son rêve commençait à devenir réalité.
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La vie à bord continue, les secret se révèlent et les liens se nouent peu à peu entre les membres de l'équipage
Bonne lecture ^^
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