Un soir, je rentrais du lycée et j'annonçais comme d'habitude mon arrivée à ma mère. C'est alors que je découvris sur le carrelage fraîchement lavé comme pour recevoir un invité, un sac de sport qui dans mes souvenirs ne ressemblait pas à celui de mon père. Interrogatrice, j'appelai ma mère, mais elle ne répondit pas. Alors, je me décidai à monter les escaliers qui me conduisirent jusqu'au salon. Et c'est là, surprise que je découvris, affalé dans le canapé, le propriétaire du sac : un garçon de mon âge, yeux bruns comme la terre, cheveux châtains aux reflets dorés, à mon avis récemment coupés où l'on apercevait tout de même de petites ondulations laissant ainsi deviner leur nature frisée. Il me semblait plutôt grand et peut-être même gentil si on se fiait à son charmant visage d'ange!
Comme il sentit que je le dévisageais, il fronça les sourcils, agaçé :
_Qu'est-ce que tu regardes comme ça? T'as jamais vu un mec de ta vie ou quoi?
Ouh là! Tout à coup, l'esquisse de sa sympathie que j'avais dessinée dans mes pensées se froissa. Comme quoi la première impression n'est pas souvent la bonne. Ma mère arriva vêtue de son tablier, elle devait sûrement faire la cuisine.
_Léna! Je vois que tu as fais connaissance avec Julian, s'exclama-t-elle un sourire aux lèvres. Parfois, je trouvais ses sourires faux comme s'ils cachaient quelque chose.
_Il est adorable, n'est-ce pas? reprit-elle. Je pensai :"Bien sûr! si tu considères que "désagréable" est synonyme d'"adorable"!
Je m'appelle Eléna Duval et j'ai quinze ans. Ma mère, quarante ans, divorcée de mon père a repris son nom de jeune fille : Vauban. J'ai une petite soeur de dix ans, Nidcy de cinq ans ma cadette et un inconnu du nom de Julian quasiment allongé dans mon canapé!
_Maman! Tu peux me dire qui il est?
_Ton cousin, voyons! Tu sais, le fils de ma soeur Déborah!
Elle disait ça avec tellement de naturel alors que... je n'ai jamais entendu parler de ce Julian et encore moins de cette Déborah! J'écoute toujours maman, même si elle dit n'importe quoi! Mais ce délire-là, jamais elle ne me l'avait barragouiné! A peine remise de mes émotions, je lui demandai :
_Mais... mais qu'est-ce qu'il fait là? Et sa mère, elle n'est pas là?
Julian était resté jusque là sans rien dire dans le canapé, sans rien laisser paraître, il n'avait pas l'air de se demander qui maman et moi étions : apparemment, il semblait nous avoir toujours connues. Alors, pourquoi à moi, sa tête ne me revenait pas?
Et soudain, son visage pâlit, il prit un air affligé. Son regard devint si profond qu'il me bouleversa. Qu'avais-je donc réveillé au fond de lui?
_Eléna... murmura ma mère, tu sais, sa maman à Julian... elle est partie très loin... pour toujours! Elle l'a... abandonné! Il est seul désormais, tu comprends chérie?
Non maman! Je ne comprends rien de ce que tu me racontes! Je ne te comprendrai jamais! De plus, tu me parles comme à une gamine et ce langage-là, personne ne l'a jamais compris! Ma pauvre maman, ton esprit farfelu et toi, vous ne saurez jamais ce que je pense!
Julian avait baissé la tête, mais j'avais eu le temps d'apercevoir que ses yeux s'étaient brouillés.
Mais qu'est-ce qu'il a? Ce garçon est bizarre!
Puis, d'un geste brusque, il releva la tête, quelques larmes avaient coulé, mais elles séchaient rapidement. Il regarda ma mère et...
_Tante Maxine! Tu peux pas lui dire clairement que ma mère est morte? C'est pas la peine de faire des manières, Eléna n'est plus un bébé!
Je n'avais plus vu depuis longtemps quelqu'un s'énerver sur maman depuis le départ de papa! Il y a des moments où j'aurais tellement voulu faire de même, c'est pas l'envie qui me manquait! Et puis, quelle réflexion intelligente! Enfin quelqu'un qui répond à mon message de maturité!
Après s'être enfin exprimé, mon cousin (tout nouveau, tout beau!) s'est aussi enfin levé du vieux canapé, désormais marqué de la silhouette de son corps et est sortit de la maison en claquant la porte. C'est à ce claquement que je retrouvai mes esprits et que je réalisai l'ampleur de l'importante révélation. Morte?! Alors cet air si triste et son sale caractère cachait un aussi terrible secret! Mais comment est-elle morte? Pourquoi Julian était-il chez nous? Et son père?
Toutes ces questions qui avaient seulement franchi les limites de ma conscience parvinrent, je ne sais comment, jusqu'au cerveau totalement dérangé de ma mère qui ouvrit la bouche pour y répondre :
_Un horrible accident de voiture!...C'est moi qui ai obtenu la garde de ton cousin, il n'a jamais connu son père et j'étais le membre le plus proche de Déborah...
Stop! Je t'en prie maman, arrête de lire en moi comme dans un livre ouvert!
Et bizarrement, elle se tut!
A bout de nerf, j'allai me réfugier dans ma chambre quand je m'aperçus qu'un autre lit était logé à côté du mien :
_Maman! C'est quoi ce truc? Pourquoi le lit de Nidcy est dans ma chambre?
_Je n'allais tout de même pas faire dormir Julian avec l'une de vous deux, alors j'ai déplacé le lit de ta soeur dans ta chambre et en ai ajouté un autre dans sa chambre!
On se demande comment elle a réussi cet exploit toute seule!
_Et pourquoi Monsieur mon cousin ne dormirait pas sur le canapé? Il avait l'air de l'adorer le canapé!
_Oh Eléna... murmura ma mère.
Le lendemain matin, lorsque mon réveil sonna, j'aperçus en me levant le visage endormi de Nidcy qui me ramena à la réalité : depuis hier soir, mon cousin dont je n'avais jamais entendu parler de toute ma vie habitait avec ma petite famille. De plus, cela m'amenait à devoir partager ma chambre avec ma délurée de soeur (telle mère, telle fille! Moi, je ressemble plus à mon père!), alors que Julian avait une chambre pour lui tout seul et il devait sûrement ronflé (comme le font les gens de mauvaise humeur)! Quand je pense que je faisais un si beau rêve avant de me réveiller! Bouh! Ca me donne le cafard!
Curieuse de savoir si mon cousin ronflait vraiment, je me glissai silencieusement dans la chambre où il dormait. C'est étrange, mais depuis que j'ai fait ce rêve, cette nuit, Julian me préoccupe. Malheureusement, je ne sais pas pourquoi car je n'en ai aucun souvenir! Bizarrement, tout ce dont je me souviens, c'est que c'était un merveilleux rêve. Julian ne ronflait pas, je ne l'entendais même pas respirer! Alors, inquiète, je me rapprochai de lui et je le regardai. Je rougis. Il était vraiment beau. Dommage qu'il soit mon cousin... Mais qu'est-ce que je dis, moi? C'est mon cousin, un point c'est tout!
Soudain, encore endormi, il murmura "maman". Il me donna l'envie de le protéger. Il était si différent quand il dormait, il souriait même. Quel beau sourire il avait!
Puis, il se tourna, je voyais encore mieux son visage. Tout son corps bougea et je me rendis compte qu'il était vraiment grand. Je voyais ses longues jambes s'étirer sous les draps, je voyais aussi ses bras enlaçant la couverture et ses larges épaules légèrement dénudés... Aaah! mais c'est quoi cette description limite érotique?! Je vais pas bien, c'est mon cousin! Cependant, il me paraissait la seule personne de vraiment sincère ici.
Il se réveilla en sursaut. Comme j'étais perdue dans mes pensées, il m'effraya et nous poussâmes tous les deux un cri de terreur. Nous reprîmes nos esprits et il se mit à rire. Je voulus l'imiter, mais je n'y parvins pas. Son rire aussi merveilleux que mon rêve charma mon coeur et fit disparaître tous mes mauvais pressentiments. Il parla :
_Tu sais quoi? me demanda-t-il. J'ai rêvé de ma mère...
Ca je l'avais déjà deviné!
_On était bien, elle et moi... continua-t-il, quand tu es apparue telle une créature des ténèbres pour me l'enlever en me criant : "Va-t-en!"
Tout en me montrant à quoi je ressemblais dans son rêve, il riait. Pourtant, il n'y avait pas de quoi. J'étais vexée. Et en baissant la tête pour ne pas montrer ma déception, je lui demandai :
_Tu penses que c'est de ma faute si...
Il s'arrêta de rire, me regarda droit dans les yeux et redevint ce garçon froid que je n'aimais pas :
_Ne dis pas n'importe quoi! Mais quand je t'ai vue si emportée, j'ai eu peur! J'ai ressenti à nouveau qu'on m'abandonnait. Je crois que je ne supporte pas la solitude.
_Personne n'aime être seul, le rassurai-je.
Il me remercia avec un faible sourire plein de tristesse. Mes yeux s'embuèrent de larmes et mes bras l'enlacèrent. Assis sur le lit, il me laissa le consoler et je sentis couler lentement de mon cou jusqu'à ma poitrine une de ses larmes. Les autres ne tardèrent pas à faire de même. Je sentais leur chaleur sous mon haut de pyjama.
Puis il se leva, me dit qu'on allait arriver en retard si on ne se dépêchait pas et sortit de la chambre comme si rien ne s'était passé. Il était redevenu ce garçon froid que je n'aimais pas. Cependant, je savais à présent qu'il avait une âme sensible et pure.
Depuis que nous nous étions levés, Julian et moi, le temps s'était bien écoulé. Nous discutions sur le chemin du lycée. Il me racontait sa vie et je lui racontait la mienne. On voyait tout de suite la différence: il ne connaissait pas son père et ne cherchait pas à le connaître. Il n'en voyait pas l'utilité car sa mère avait toujours été là quand il avait besoin d'elle. Elle avait été tout pour lui, à vrai dire, il n'avait eu qu'elle. Et moi, mes parents avaient divorcé. J'en connaissais les raisons: cela faisait maintenant deux ans qu'ils étaient séparés et c'était exactement la période où maman avait changé de comportement. Elle n'était plus la douce mère qui semblait ne rien cacher. Oui, en deux ans, quelque chose avait changé sa vie. Et cela la rongeait nuit et jour. Elle était devenue agressive et insupportable avec papa. Je crois qu'elle l'est même devenue avec tout son entourage; sauf avec deux personnes... ma soeur et moi ! Elle pense que je la crois toujours aussi agréable qu'avant. Eh bien non ! Je ne supporte plus ses sourires louches, tout chez elle sonne faux ! Je la déteste ! Comment peut-elle croire que je n'ai rien remarqué ? Comment ose-t-elle abuser de moi ?
_ Eléna, ça va ?
Julian me regarda, inquiet. Mon visage avait rosit et mes yeux s'étaient embués. Malgré qu'elle me mente, qu'elle fasse comme si de rien n'était ou qu'elle ne me fasse pas confiance, je...je l'aime ! C'est ma mère tout de même ! Je ne pus retenir mes larmes et Julian qui ne comprenait pas ce qui m'arrivait s'affola. Puis, il me prit dans ses bras pour me consoler.
_ Je ne sais pas pourquoi tu pleures et je ne te le demanderai pas, mais j'espère au moins que mon geste apaisera ta douleur.
Il était vraiment gentil. Je le voyais tout de suite qu'il était sincère. A moins que talentueux comédien, il ne cachait son jeu. Mais cela m'étonnerait. Je le remerciai de sa compassion. Il me souria.
On m'appela. C'étaient mes copines. A la vue de Julian, elles s'exclamèrent:
_ Dis donc, Léna ! Qui est ce garçon trop mignon contre qui tu te serres ?
Cette curieuse-là se prénommait Emilie. Petite brune, comme moi, à la seule différence que ses yeux étaient bleus et que les miens étaient verts. Elle était la plus jeune et la plus dynamique de notre "allegro gruppo della festa", ce qui signifie mot-à-mot "joyeux groupe de la fête". C'était le surnom, débile, qu'on avait donné à notre bande ! En fait, on avait pas trouvé mieux ! C'était ma meilleure amie Luna qui l'avait inventé. Elle était italienne. Et puis, elle avait des cheveux roux et blonds... l'une de ces couleurs était naturelle, mais on ne souvenait jamais laquelle ! Elle me regarda toute contente semblant fière de moi... Je mis du temps à comprendre ce qu'elle pensait. Puis, je la regardai. Alors, quand elle me vit hocher la tête de gauche à droite, elle redescendit sur Terre et "grosse déception" put se lit sur son front : désolée Luna, mais Julian n'est pas mon petit ami ! Et puis, il y avait Audrey, la plus âgée et la plus sérieuse du groupe. Cependant, on lui trouvait un air trop hautain, trop méprisant. Quand elle ne se prenait pas pour Cléopâtre, elle était plutôt agréable.
Mes copines me regardaient toutes étonnées. Puis, elles changèrent de cible. Elles regardaient à présent Julian. C'est sûr qu'il était nettement plus intéressant que moi !
_Ecoutez, les filles ! Ce garçon s'appelle Julian et...
_Waouh, Julian !! Salut ! Moi, c'est Audrey !
_ Et moi, c'est Emilie ! Tu es très mignon !
Elles se présentèrent chacune leur tour à mon cousin comme une horde de hyènes à la saison des amours ! Mon pauvre cousin était terrorisé ! Il ne s'attendait pas à ce genre d'accueil. Il reculait à chaque fois que mes amies se rapprochaient un peu plus de lui ! Je vins à son secours :
_...Et c'est mon cous...mon p'tit copain ! finissai-je enfin ma phrase en mentant un petit peu !
Il me regarda et me fit un clin d'oeil. Apparemment, il avait compris mon message. C'est qu'il est intelligent, mon Julian ! Heureusement que j'étais là, il aurait eu du mal à éviter ces furies tout seul ! Elles, quand elles voient quelqu'un qui leur plaît, elles lâchent difficilement l'affaire ! Mais quand elles apprennent que le garçon en question est déjà prit, elles répondent :
_ Quoi ?! C'est pas possssiiiiiible !
Et elles se calment aussi soudainement qu'elles se sont excitées.
Sur ce, la sonnerie retentit et nous montâmes tous en cours.
Après sept heures de cours, j'étais crevée et j'étais pressée de rentrer à la maison. Mais cette fois-ci, je n'étais pas la seule à courber le dos sous le poids de l'énorme sac. J'étais de nouveau seule avec Julian. Mes copines avaient pris leur bus, à deux pas du lycée. Il ne disait rien. Mais, il semblait plongé dans ses pensées. Comme une fois de plus touchée par l'expression de ses prunelles, j'eus à son égard un geste affectif : ma main ne put s'empêcher de câliner son bras qui surpris par ce contact s'en écarta. Puis, il s'excusa en m'expliquant que je l'avais sorti de ses songes de façon imprévue. Ensuite, il me remercia pour l'avoir aidé à échapper à mes copines et il me dit aussi :
_ Depuis la mort de maman, je...je n'ai plus le coeur à m'amuser avec des filles ou mêmes avec mes copains ! Je suis très distant...
_ Je comprends bien ! lui dis-je en le regardant dans les yeux. Enfin, je crois... Pardonne-moi d'avoir pensé que tu étais quelqu'un de désagréable, je ne savais pas ce que tu avais vécu !
_ Peu importe ce que tu penses de moi ! L'important est ailleurs maintenant ! murmu-ra-t-il avec espièglerie.
Je ne connaissais pas cet air malicieux dans son regard ! On aurait dit un petit enfant ! Et puis, qu'est-ce qu'il voulait dire par "L'important est ailleurs maintenant !" ? Je commence à découvrir sa personnalité, il serait aussi mystérieux ?! Après tout, c'est peut-être ça qui fait son charme !
_ Qu'est-ce que tu veux dire par là ? lui demandai-je très interrogatrice.
Il se rapprocha de moi et m'agrippa par la taille. Puis, il plongea ses yeux dans les miens et je ne pus m'empêcher de rougir. Je perdis tous mes moyens face à tant d'assurance. En quelques secondes, il était devenu un autre. Me montrait-il son vrai visage cette fois ?
_ Ne sois pas si pressée, tu veux ! dit-il d'une voix douce et cajoleuse. On a toute la vie devant nous ! continua-t-il en me serrant tout contre lui.
S'il y a bien un caractère que je ne supporte pas, c'est cette aisance à manipuler tout mon être : mon corps, mon esprit et mon coeur qui soudainement se mit à battre plus fort. Je voulais riposter à son envoûtement, mais mes membres étaient paralysés. Lui qui ose dire que depuis la mort de sa mère, il n'a plus le coeur à s'amouracher d'une fille... Mais qu'est-ce qu'il lui a prit de faire ça ? Pour qui il me prend ? S'il croit que je vais me laisser avoir par ses paroles de séducteur à la gomme, il peut toujours rêver ! Par chance, l'un de mes pieds semblait encore capable de bouger...
_ Aaaiiie ! Mais ça va pas ?! Qu'est-ce qui te prend ?! s'écria Julian tout en sautillant avec le pied qui lui restait.
_ C'est plutôt à moi de te poser cette question ! marmonnai-je, les bras croisés et le dos tourné. Dommage que ton autre pied n'est pas été aussi écrasé ! prononçai-je en colère, le fusillant du regard.
_ Pff ! De toute façon, c'est pas la peine de parler avec toi !
Il soupira, s'énerva et exaspéré, il partit s'isoler dans sa chambre (nous étions finalement arrivés au pavillon). Puis, ma mère qui pour faire croire que notre dispute l'intéressait, me demanda ce qui c'était passé. Et moi, pour pas changer, je l'envoyai balader. Ma mère n'insista pas. J'étais tranquille jusqu'au dîner (où j'allais devoir supporter mon cousin que je considérais à nouveau désagréable et en plus, arrogant). Tout allait bien, ma colère s'était calmée. Puis, tout à coup, quelque chose attira mon attention, interrompant mon activité scolaire quotidienne (mes devoirs !). Un sorte de bout de carton dépassait de l'un des tiroirs de l'étagère privée de maman. Je m'approchai et ouvrit sans faire de bruit le tiroir qu'apparemment maman avait oublié de fermer à clé. Je saisis l'objet délicatement et découvrit... oh, mon Dieu ! Une photo de maman, mais qui est cette femme et ce petit garçon à côté d'elle ? Je retournai la feuille et deux noms avaient été écrits à l'encre noire d'une écriture ronde et élégante. Je la reconnaissais, c'était celle de ma mère ! Je n'en croyais pas mes yeux, mais sur la photo, les deux autres personnes qui posaient avec maman, c'étaient...Julian et sa mère Déborah ! Ce qu'elle pouvait être jolie ! Je comprends pourquoi Julian a ce charisme qui m'attire et m'agace ! Pourtant, je suis sûre qu'elle était très douce... Comment ma mère et elle pouvaient-elles être soeurs ? Elles ont l'air si différentes sur cette photo. Pourquoi m'a-t-elle toujours caché son existence ? Qu'est-ce qui a bien pu changé ma mère ? Pourquoi son visage, ses mots, ses sourires sonnent faux ? Je vois comme de l'amertume dans son regard. Oh, maman, que peux-tu bien dissimuler au fond de toi ?
Puis tout sembla se révéler. Des lettres, des tonnes de lettres, d'autres photos, des stylos dorés, un coffret m'interpela. Des lettres remplies d'inquiétude et d'interrogations, mais aussi d'amour; des photos d'enfance de maman et Déborah, cette douzaine de stylos dorés et ce coffret rouge d'amour, rouge sang étaient les secrets de Déborah et maman. Je lus une lettre :
_ Ma petite Maxine ! Bon anniversaire ! Tu me manques beaucoup (...) Que le temps passe vite, mon Julian a déjà sept ans et il est adorable, il regorge tellement d'amour, je ne crois pas que cela vienne de moi ! (rires !) Et ta petite Eléna, elle est si mignonne sur la photo que tu m'as envoyée la dernière fois; comment se porte-t-elle? Ta cadette, Nidcy est un très beau bébé ! Moi, je me suis arrêtée au premier... De toute façon, cela fait longtemps que je ne vois plus d'hommes (malgré mon métier de serveuse dans un bar !) car depuis la mort du père de Julian lorsqu'il n'était qu'un bébé, tu sais très bien que mon amour s'en est allé avec lui et qu'il ne me reste que l'amour maternel (...) PS : Je t'envoie, comme tous les ans, pour ton anniversaire un nouveau stylo doré plus beau encore que celui de l'année précédente afin que tu me pardonnes pour avoir cassé celui que tu adorais tellement, il y a dix-huit ans déjà !
Je sentais la chaleur, l'affection de ma tante pour ma mère dans cette lettre. Alors, émue, je me mis à pleurer doucement. Ensuite, la couleur vive et sanguinolente du coffret suscita ma curiosité, mon besoin constant de connaître la vérité. J'ouvris le coffret toute tremblante, la peur au ventre. Qu'allais-je découvrir ? Mon coeur tambourinait comme un fou dans ma poitrine, mes mains devinrent moites et le couvercle semblait tarder à s'ouvrir comme s'il voulait me faire réfléchir et me convaincre à rebrousser chemin. Il était trop tard pour reculer, je...
_ Eléna ! marmonna une voix.
Je transpirais et la pression était telle qu'en voyant apparaître Julian dans ma chambre, je me laissai tomber par terre l'entendant crier une dernière fois mon nom. Je me mis à rêver. "Oh, super, c'est le rêve de la nuit dernière !" pensai-je. Mais qu'avait-il de si extraordinaire ? Je ne m'en souvenais plus, mais j'allais enfin pouvoir m'en rappeler. Je vis au loin une drôle de forme noire dans un décor rose pâle. Je me rapprochai et apercevait deux corps enlacés sur un décor devenu violet. Ces silhouettes ne me semblaient pas inconnues... Quand, en m'approchant le plus près possible, je découvris, effarée, les yeux indétachables de la scène révélatrice de mes désirs refoulés; mes lèvres et celles de Julian, mon propre cousin qui attirées comme des aimants à celles de l'autre, ne cessaient de s'embrasser ?!! Puis, le décor changea à nouveau, il avait prit la couleur vive et sanguinolente du coffret ! Mais qu'est-ce que... Nos lèvres se détachèrent et Julian me regarda, moi, celle qui assistait à la scène qui faisait battre mon ceur à chaque instant. Et, mon "moi" me regarda ensuite. Un cri résonna dans mon esprit, on m'appelait. Julian et mon "moi" me sourièrent malicieusement et s'écrièrent en choeur :
_Elénaaaaaa !!!!
Je sursautai. Je revins dans la réalité où le vrai Julian avait crié mon nom, paniqué. Il me serrait dans ses bras. Il avait eu peur, il s'était inquiété pour moi. Et ma mère qui ne venait pas, mais où était-elle passée ? Et ma soeur ? Je transpirais, j'avais mal à la tête, mon coeur battait à tout rompre, je ne contrôlais plus ni mes gestes, ni mon esprit. Ce rêve occupait toutes mes pensées, je ne pensais qu'à cette image : ses lèvres contre les miennes. Mon Dieu ! Qu'est-ce qui m'arrive ? Non, je ne suis quand même pas...
Julian m'empêcha d'achever mes hypothèses devenues conclusions, la même scène se reproduit : il m'embrassa ! Et finalement, j'achevai ma pensée : Si ! Je suis bel et bien amoureuse de lui ! Il y avait pourtant tant de choses que je ne savais pas à son sujet, mais je n'y pouvait rien, il avait déjà ravi mon coeur !
_ Comme quoi la réalité et les rêves ne sont pas si différents ! murmurai-je en souriant.
_ Je savais bien que tu étais impatiente que je t'embrasse, mais de là à tomber réellement dans les pommes pour que je te sauve et...
Il écrasait mon pied, mais ma main était libre, elle...
_ Aïeuh ! Pourquoi t'es méchante avec moi ? demanda-t-il comme un petit enfant
_ Tu m'agaces ! Arrête de te moquer de moi ! De toute façon, je ne t'ai jamais demandé de jouer les chevaliers servants et encore moins de me ranimer en m'embrassant ! Ca répond à ta question ?
Je le déteste, mais je l'aime.
_ Tu ferais mieux de rester au lit ! dit-il avec son air impertinent.
_ Pourquoi ?
_ T'as choppé la fièvre, miss ! répondit-il toujours avec son air impertinent.
Sans l'écouter, j'allais retrouver le coffret que j'avais lâchement abandonné.
_ Qu'est-ce que tu fais, Léna ? me demanda Julian, soucieux.
Il s'asseya à mes côtés et me regarda ouvrir la boîte fermement. Quelque soit ce que je découvrirais, je n'aurais plus peur. Julian me protège. Nous découvrîmes une lettre à l'intérieur du coffret. Une seule et unique lettre. En la lisant, je fus choqué. Toutes les autres lettres rassemblées n'égalaient pas le choc et l'émotion de la seule lettre écrite par la plume ronde et élégante de ma mère. Elle l'avait écrite cet après-midi. Malgré les pleurs qu'elle avait dû verser et son écriture qui se dégradait à cause de sa tristesse, je pus lire la lettre à haute voix :
_ Ma chère grande soeur ! Où t'en es-tu donc allée ? Tu me manques trop ! J'ai d'importantes révélations à te faire :
Tout d'abord, je n'ai jamais parlé de toi à mes filles, ni à mon ex-mari jusqu'à ce qu'il découvre lui-même la vérité ! Mais la vérité est bien pire, ma soeur ! Je t'ai causé du tort volontairement, depuis que papa et maman t'ont adoptée jusqu'à ce que tu décè-
des ! Je parie que tu ne me croies pas, n'est-ce pas ? Pourtant, ce n'est que la stricte vérité ! J'étais jalouse de toi, à l'époque, tout le monde t'adorait. Et étant plus jeune que toi, j'ai toujours pensé que tu me "volais la vedette" ! Je me suis mise à te détester jusqu'à vouloir que tu souffres le plus possible... Alors que toi, je me demande encore comment tu as pu sans t'en rendre compte, être si gentille avec moi ! Tu te sacrifiais par tous les moyens pour éviter qu'on me gronde, qu'on me gifle, pour que je ne souffre pas comme toi ! Puis, je t'ai trouvé stupide, tu faisais exactement ce que j'attendais de toi, mais ce n'était pas assez pour satisfaire mon horrible vengeance ! Pardonne-moi, Déborah, pardonne-moi ! J'aurais voulu que tu saches, avant que tu meures, que j'étais comme les autres, moi aussi... je t'aimais ! Et je t'aime toujours ! Mais ce que j'ai fait pour réussir à te faire chasser de la maison est si immonde ! Comment pourrais-tu me pardonner ? Malgré ton extrême douceur, je sais très bien que ce serait, même pour toi, impossible de me pardonner ! A présent, je vais tout te raconter, j'ai sali ta réputation en disant que tu étais une prostituée, une garce et pire encore ! J'ai même payé des gens pour faire écrire sur les murs des insultes. Et je sais qu'elles t'ont blessées. Et puis, je me suis découvert une autre passion que te torturer : le jeu ! Eh oui ! Je suis devenue une joueuse très dépendante ! Je n'avais plus d'argent pour pouvoir jouer, alors j'ai mis notre maison de famille en jeu ! Et je l'ai perdue ! Quand les parents ont appris par une lettre qu'ils devaient vendre ce bien si cher à notre famille, ils sont devenus fous, ils ne comprenaient rien ! Jusqu'à ce qu'ils apprennent qu'une de leurs filles était une joueuse et qu'elle avait parié la maison ! Mais, je n'ai pas fait les choses à moitié, je t'ai ruinée, ma soeur adorée ! Le jour du pari, j'avais rempli des tas de formulaires où je m'étais débrouillée pour que tu sois la seule coupable dans cette affaire ! Et tout le monde y a cru ! Tu étais bouleversée, tu ne comprenais pas ce qui s'était passé, comme tu ne savais pas que je te pourrissais la vie depuis ton arrivée parmi nous ! La famille t'a chassée et n'a plus voulu te revoir, ni recevoir de tes nouvelles. Toi qui disais tout le temps aux parents: "On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans" parce que je ne faisais que des conneries cette année-là ! Eh bien, sache que ce jour-là, j'étais très sérieuse et je savais ce que je faisais ! Et puis, avec le temps, j'étais la seule de la famille à qui tu écrivais, j'ai appris tous les malheurs que tu as vécu, mais aussi tes deux bonheurs : ton mari, malheureusement décédé et ton fils Julian ! J'ai voulu me racheter en prenant soin de lui après ta mort, mais mes regrets étaient trop forts ! De plus, je ne sais pas cacher un secret et je sais qu'Eléna me déteste parce qu'elle sait, elle-même, que je dissimule quelque chose d'épouvantable dans mon coeur ! Je ne peux plus la regarder en face, elle me haït du regard ! Et si elle avait tout découvert ? Non, ma petite fille, je ne veux pas qu'elle sache, je ne veux pas qu'elle souffre du poids de sa mère, elle aussi ! Tu sais, Debby, elle te resemble mon Eléna : elle s'inquiète pour les autres, elle est douce au plus profond d'elle-même et je lui mens à elle aussi ! Ma vie n'est qu'un mensonge ! A quoi bon la continuer ? Ma fille ne doit plus souffrir à cause de ce que je peux ressentir ! Julian la protègera ! Ton fils est fort, il cache ce qu'il ressent, il ne veut pas nous montrer que tu lui manques ! Pourtant je l'ai entendu pleurer une nuit, je voulais aller le réconforter, mais quelqu'un m'a devançée ! Je suis sûre qu'il se passe quelque chose entre eux, même si je trouve que c'est un peu tôt ! Ecoute, je viens te rejoindre ! Attends-moi sur la route où ton accident a eu lieu ! J'ai tellement de choses à te dire !
A tout de suite, Maxine.
_ Maman ! Non ! Vite, Julian, il faut l'en empêcher !
Nous étions, certes, secoués par tout ce que nous venions d'apprendre. Mais, il fallait à tout prix retrouver maman ! Voilà pourquoi elle avait disparu ! J'espère que ce n'est pas trop tard !
_ Courons, cette maudite rue n'est pas très loin !
Ayant mon portable sur moi, je me dépêchais d'appeler mon père. On aurait obligatoirement besoin de lui ! Il arriva si vite après mon coup de fil ! Mais, je n'arrêtais pas de penser à ma petite maman, comment a-t-elle pu croire que je ne l'aimais pas ? Bien au contraire ! Je croyais qu'elle n'en avait rien à faire de moi, alors qu'elle me chérissait tant ! Pourquoi je parle au passé ? Je, je sais qu'elle est vivante !
_ Mamaaaan ! m'écriai-je d'un son persant en apercevant son corps qui gisait sur les pavés de la rue meurtrière.
Les passants et les automobilistes encerclaient la place. Certains avaient dû appeler les secours qui faisait tout leur possible pour la sauver. Les autres disaient qu'elle s'était faite renverser par une voiture. Prise de panique, des sanglots qui coulaient à flot sur mon visage, je me faufilai entre ces débiles de spectateurs qui observaient sans rien dire ma mère mourir. Je les poussais pour les écarter, je leur criais de s'en aller, que ma mère était en train de mourir. Julian me suivait aussi paniqué que moi. Puis, je vis enfin ma mère de près :
_ Ecartez-vous, jeune fille ! m'ordonna un des brancardiers qui transportaient ma mère dans l'ambulance.
_ Non, attendez ! Laissez-moi parler à ma fille ! parvint à dire ma mère.
_ Maman, maman ! J'ai lu ta lettre ! Je t'aime ! Ne me laisse pas ! Je t'en prie ! Pourquoi as-tu fait ça ? Je ne te le pardonnerai pas ! la suppliai-je tout en inondant de mes larmes les pavés.
_ Chut ! Ecoute, ma Léna ! murmura ma mère tout en caressant ma joue. Tu vas aller vivre chez ton père avec ta soeur et Julian ! Et il n'y a pas de mais qui tienne ! Si tu as lu cette lettre, tu sais pourquoi je veux partir, ma chérie !
_ Non, maman ! Je ne sais pas et je ne veux pas savoir ! dis-je en pleurant et en la serrant tout contre moi.
_ Ne fais pas l'enfant ! Tu n'as plus besoin de moi pour t'épanouir, mon ange ! Ce dont tu as besoin, c'est d'un homme qui t'aime !
_ Je veux ma mère qui m'aime, moi !
_ Ne dis pas ça ! Tu vas faire de la peine à Julian !
_ Maxine ! Une fille a autant besoin d'une mère qu'un fils a besoin de la sienne ! se réveilla mon cousin.
Maman lui sourit et acheva ses derniers mots à peine audibles à cause de mes pleurs :
_ Je suis heureuse d'avoir eu une famille que j'aime de tout mon coeur ! Et je suis heureuse d'avoir pu rencontrer le merveilleux fils de ma soeur chérie ! Je lui dirai à quel point tu es un garçon exceptionnel, digne de sa mère ! Mais entre nous, je suis certaine qu'elle le sait déjà !
Elle finit sa phrase en faisant un léger clin d'oeil à Julian, vidée de toutes ses forces. Son coeur cessa de battre sur Terre. Mais je sais que d'en haut, elle nous regarde et qu'il bat très fort ! Je te le promets, maman; je serai heureuse avec l'homme que j'aime ! Parce que je t'aime...
Et comme un petit coup de vent qui murmure, ma déclaration alla toucher les cieux dans l'espoir de réconforter la plus aimée des mamans ! |