Episode deux : le coup de foudre.
Dimanche 15 Juin
Salle de concert
11h23
La police grouille partout et cherche des preuves pour l’accusation. Oui, l’accusation : je vais faire mes premiers pas au tribunal, mais pas mon adversaire. Je ne lui pardonnerai jamais ce qu’il m’a fait : Benjamin Evans. Ce sera la première fois que l’on se revoit après quatre longues années de séparations. La dernière fois que je l’avais vu, j’étais à la fac et lui, il partait montrer son talent au monde entier. Quatre années de mutisme envers moi. Quatre années de préparation à ce combat. Je sais que je défendrais l’affaire contre lui, car il est là, à quelques mètres de moi, en train de lire un document.
- OH EH !! Benji !!!
Cette folle d’Estelle attire l’attention sur nous, son attention. J’essaye de détourner ma tête de lui mais il m’a vu. Il arrive.
- Qu’est ce que vous faîtes ici ?
- C’est une nouvelle façon de dire « bonjour, comment allez-vous » dans le jargon de l’accusation ? sortit Shawn.
- Qui a dit que je t’incluais lorsque j’ai dit « vous » ?
- Espèce de sale...
- Et toi, qu’est ce que tu fais ici Benjamin ?
- C’est moi qui suis chargée de l’accusation dans cette affaire, dont il est normal de me voir ici. Toujours est-il que tu n’as pas encore répondu à ma question.
- Et bien moi aussi, je suis chargée de cette affaire... En tant qu’avocat de la défense.
- Eh bien ! Je peux déjà mettre cette affaire dans ma poche si je dois t’affronter demain au tribunal !
- Ne repose pas sur tes lauriers, tu risques de faire une mauvaise chute...
- Mais quelle joute verbale !! C’est intense !! interrompit Estelle.
- Estelle, tu n’aurais pas des photos à prendre par hasard ?
- Oh ! Oui. J’arrive tout de suite.
- On se voit demain Sophia ?
- Je serais présente à la première heure.
- Très bien. Prends : je ne veux pas que tu ais un dossier vide demain.
Benjamin tend le document qu’il lisait : le rapport d’autopsie, puis sortit des lieux. Pendant qu’Estelle était occupée à prendre les photos (dont j’allais sûrement lui demander un double plus tard pour mon dossier), je décide d’aller interroger les membres du groupe de rock auquel Justin faisait partie.
- Euh, bonjour...
- Salut la poulette, tu veux nous parler de Justin cœur de pierre ?
- Oui, je voudrais vous interroger sur la mort de Justin Tamarre. Cela s’est passé vers quelle heure pour commencer ?
- Vers 21h: on venait d’entamer « I want you only baby », je m’en souviens.
- « I want you only baby » !! Je l’adore !! s’écria Shawn.
- Ouais, c’est le tube qui a le mieux marché alors on avait convenu de commencer le concert par celui-ci.
- Et ensuite ? Il y a eu la coupure de courant ?
- Ouais ! J’ai appelé Jeanne pour qu’elle remette le courant, et quand elle l’a fait, Justin était par terre, mort !
- Qui est cette Jeanne ?
- C’est le manager du groupe. Elle attendait près du disjoncteur là-bas.
- D’accord. Et que savez-vous de Jeanne ?
- Jeannette ?! Presque rien, à part qu’elle a un chien parce qu’elle est allergique aux chats.
- O.K. Où est-ce que je peux trouver Jeanne ?
- Dans sa loge, je suppose.
Pendant l’interrogatoire, Shawn était parti fouiner dans le coin pour trouver quelques indices. Estelle prenait des photos des lieux. C’est bien, continue ainsi, et après, tu me fais un double à partir des négatifs. Quant à moi, je vais continuer d’interroger tout ce beau monde.
Dimanche 15 Juin
Loge de Jeanne
12h15
Sur la porte, il est écrit « Loge de Jeanne » à la façon des artistes. Je toque à la porte mais personne ne me répond. J’entre alors : j’en profiterai pour dénicher une ou deux preuves, qui sait ?
- Cela vous prends souvent d’entrer chez les gens sans les prévenir !!
C’est une voix agaçante qui s’adresse à moi. Je me retourne calmement.
- Bonjour mademoiselle Jeanne...
- Pour vous, ce sera « madame Alyze » petite sotte !
Une femme, jeune, était couchée sur le lit dans un coin de la pièce, les volets fermés. Ses cheveux, tirés en un chignon surdimensionné, son tailleur beige et ses lunettes carrées lui donnaient un air sévère.
- Excusez-moi. Je m’appelle Sophia Leane, je suis l’avocate d’Elodie Erèse...
- Ah ! Cette pimbèche !
- Vous la connaissez ?
- Mais bien sûr ! Pratiquement tout le monde qui suit le groupe la connaît.
- Bien, vous allez pouvoir répondre à quelques petites questions alors ?
- Je n’ai rien à cacher, jeune fille.
- Déjà, racontez-moi ce que vous faisiez lorsqu’il y a eu la panne de courant ?
- Je cherchais l’interrupteur.
- Non, je veux dire, avant et après le meurtre de Justin.
- Avant, je manageais la troupe pour l’éclairage, le son et tout le tralala. Après, j’ai appelé la police pour les prévenir d’un meurtre.
- D’accord... Au moins, c’est explicite.
- Je suis toujours explicite, jeune fille !
- Parlez-moi un peu de mademoiselle Erèse.
- Qu’est ce que vous voulez savoir ?
- Et bien... quel genre de relation elle entretenait avec Justin. C’était la présidente de son fan club n’est ce pas ?
- Moui, on peut dire ça comme ça...
- Qu’est ce que vous voulez dire par là ?
- Des choses...
Je me disais aussi qu’elle était trop coopérative... Je déteste ce genre de femme. J’ai l’impression qu’elle a dans la soixantaine plutôt que la trentaine...
- Alors passons à un autre sujet. Donc vous êtes Jeanne Alyze, le manager du groupe « Red Rock » ?
- Oui, c’est exact.
- Depuis combien de temps les managez-vous ?
- Je dirais trois ans. Je n’oublierai jamais le jour où je l’ai vue...
- De qui parlez-vous ?
- De quelqu’un... Si cela ne vous dérange pas, je voudrais que vous partiez. Au cas où vous ne l’aurez pas vu, et c’est le cas, j’ai une énorme bosse sur la tête...
Ton chignon ? Si, je l’ai vu, et j’aurai pu le voir même à cinquante kilomètres !
- ...Et donc je suis dans l’incapacité de répondre plus longtemps à vos questions.
- Ouais. Merci quand même...
Je sens que j’irai la voir souvent : elle cache quelque chose, et je suis bien décidée à trouver ce que c’est...
Dimanche 15 Juin
Coulisses
13h30
J’ai une de ces faims de loups ! Je n’ai rien mangé depuis les gaufres de ce matin... Mon ventre gargouille à une ampleur que même le son le plus grave retransmit par un ampli au volume maximum n’aurai pas pu rivaliser... Tiens ! Shawn ! Il arrive... Avec des beignets !! Miam !!
- Ehh !! Arrête !! Je ne vais pas tous les manger, je vais t’en passer !!
- J’ai trop faim !! Donne-moi en ! Vite !
- Tiens.
- Merci !
Quel goût sublime ! J’en savoure chaque bouchée.
- Alors ? Tu as réussi à avoir des pistes avec le manager ?
- Non. Pas du tfout. Par contre, elle a l’air d’en fouloir à Elodfie. Et tfoi ?
- Pas grand chose. Il y avait beaucoup de monde au concert au niveau des coulisses, n’importe qui aurait pu provoquer la coupure de courant et tuer Justin... Au fait, l’arme du crime est un tournevis.
- Un tournevis ? Etrange...Où trouver un tournevis ? Ou alors, pourquoi un tournevis ?
- Ce qui est sûr, c’est que les empruntes digitales d’Elodie figurent sur ce même tournevis.
- Tu l’as ?
- Non : c’est la police, et elle l’a envoyé directement chez le procureur de l’affaire. Par contre, Estelle en a prit des photos et je lui ai déjà demandé de me faire les doubles.
- Merci Shawn. En attendant, où peut-on se servir d’un tournevis ?
- Tu as le vertige ?
- Moi ? Non, pourquoi ?
- On va aller le voir...
Shawn pointe du doigt un homme en salopette bleue juste au dessus d’eux, à quatre pattes sur une poutre en train de bouger un projecteur.
Dimanche 15 Juin
Passerelle d'accrochage des projecteurs lumineux
15h02
C’est vrai : je n’ai pas le vertige, mais de là à marcher en équilibre sur une petite passerelle à huit mètres au dessus du sol... Je devrais me plainte à Mr Clint pour qu’il augmente mon salaire. Argument : « prises de risques importants au travail ». La passerelle en fer sur laquelle on marche n’a pas l’air très solide. Pour ma part, je ne pèse pas lourd : j’ai plutôt peur pour Shawn. Le pauvre, lui qui voulait commencer un régime la semaine prochaine... Il y a environ dix mètres de passerelle en longueur et un de large. L’homme à interroger ne nous remarque même pas ! Quel goujat ! On arrive enfin à le rattraper.
- Bon-bonjour monsieur... Où la... Ca tangue...
- Faites attention. Je suis le régisseur des projecteurs, Martin Tamarre.
- Vous êtes le frère de Justin ?
- C’est exact.
- Vous aviez du avoir un choc en voyant le corps de votre frère...
- Oui, je l’ai vu d’ici... J’étais en train de régler les projecteurs quand il y a eu la panne. Je pensais que les projecteurs avaient un problème mais le courant est revenu. J’ai jeté un coup d’oeil sur la scène et j’ai vu mon frère, mort.
- Vous n’aviez rien entendu pendant cette coupure ?
- Non, rien. Et puis, même si j’aurai dû entendre quelque chose, avec tout le boucan qu’ils faisaient en bas, j’aurai eu du mal...
- O.K. Vous connaissiez Elodie Erèse ?
- Oui, bien sûr. Elle venait souvent voir Justin, elle est même sorti avec pendant un moment.
- Elle était sa petite amie ?
- Oui, mais ils ont rompus, soit disant parce qu’Elodie devenait collante, envahissante. Moi, au contraire, je la trouvais très gentille et amusante. Mais mon frère a toujours été très difficile en matière de filles.
- Et que savez-vous de Jeanne Alyze, le manager ?
- Jeanne ? Elle est sortie aussi avec Justin lorsqu’elle a commencé à manager le groupe de mon frère. Ils ont rompus assez vite également.
- Eh beh, on peut dire que votre frère était du genre « très attractif ».
- Oui, bien plus que moi en tout cas...
- Vous n’êtes jamais sorti avec une fille ?
- Non, jamais. J’étais constamment dans mes études.
- D’accord. Donc, hier soir, vous étiez ici même ?
- Oui, c’est cela.
- Et vous n’avez rien vu ?
- Non, rien. Ni vu, ni entendu quoi que ce soit.
- Bon, on va vous laisser tranquille. Merci beaucoup.
Nous laissons le frère de Justin s’occuper des derniers réglages et nous nous dépêchons de redescendre de la passerelle : je portais une jupe, merci les voyeurs du dessous !
Dimanche 15 Juin
Appartement d’Estelle
16h26
Je ne suis jamais allée chez Estelle depuis qu’elle a quitté ses études à la fac. Son appartement était bien plus grand que le mien, environ trois à quatre fois plus grand. Ses murs étaient parsemés de cadres photos sur lesquelles elle était représentée dans diverses poses de mannequin. Son salon était relié à l’entrée et à la cuisine : seuls sa chambre, les toilettes, la salle de bain et son labo photo étaient des pièces fermées. Estelle nous invita à boire quelque chose mais je refusa poliment, tandis que Shawn en profita pour demander un scotch bien serré.
- Voila les photos que tu m’as demandé. Je les ai même agrandi.
- Merci beaucoup Estelle.
- Mais de rien, après tout, je veux vous aider à trouver le meurtrier de Justin Tamarre. J’ai lu un truc sur lui comme quoi qu’il écrivait une chanson à chaque fois qu’il avait une petite amie.
- C’est n’importe quoi ! Si moi je devais faire ça...
- Tu en auras écrit zéro.
- C’est pas vrai ! C’est juste que...
- Estelle, tu aurais quelque chose sur la relation Jeanne Alyze/ Justin Tamarre et Elodie Erèse/ Justin ?
- Bien sûr ! Pendant un moment, j’ai eu ma période Justin Tamarre. Il est très sexy et beau garçon. A chaque fois que je voyais un article sur lui, je le découpais et je le collais dans un livre. Attends un peu, je vais te le chercher.
- Merci.
Estelle se dandinait à l’idée que je m’intéressais à elle. Déjà à la fac, elle me vouait une sorte de culte. Je pense d’ailleurs que c’est aussi l’une des raisons qui l’a poussée à arrêter ses études : elle voulais me couper les cheveux pour faire un filtre...
- Tu as une idée derrière la tête ?
- Je pense que cette manager cache quelque chose, et je compte bien savoir de quoi il s’agit. Je crois que la réponse est cette relation : Justin l’a quitté et elle a peut-être souffert. Je pense que je pourrais m’en servir comme mobil au cas où les choses se passeraient mal. Qui plus est, elle a l’air de détester Elodie.
- Elle a l’air d’une bonne suspecte, cette Jeanne Alyze.
- Tiens ! Voila les articles.
- Merci Estelle. Bon, on va partir : il faut être en forme demain pour le procès.
En forme, il le faut. Contre Benjamin, mieux vaut avoir tous ses sens en extra forme. Une seule faute et s’en est fini d’Elodie... D’ailleurs, elle ne nous a pas tout dit. Elle s’expliquera sans doute demain au tribunal... Mais cette affaire semble bien plus compliquée que l’on peut sembler le croire.
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