_Qu’étais-tu en train de lire ?
_Un livre, madame.
Le professeur, jeune femme de 25 ans, était un de ses fameux trésors nationaux, et se comportait comme la majorité de ses contemporaines : en petite princesse. C’est pourquoi un élève qui lui répond en sous-entendant une quelconque stupidité avait le don de l’énerver. Aussi sa voix, habituellement douce mais légèrement ferme, se mit à frémir sans qu’elle n’y puisse grand-chose :
_Je le vois bien. Je me demandais qu’elle était le titre de ce livre ?
_ « Inversion : causes et conséquences ». Vous voulez que je vous le prête ?
_Et pourrais-tu faire partager ta lecture avec le reste de la classe ?
_Oh je pense que vous devez être la seule personne de la classe à ne pas connaître ce livre, étant donné que l’auteur fait beaucoup parler de lui dernièrement, puisqu’il critique à haute voix la façon dont le monde est dirigé par les femmes.
Un murmure de désapprobation retentit dans toute la salle de classe, ce qui représente 29 personnes dont 25 garçons. En effet, dans une société où l’ordre doit être maintenu par le pouvoir en place, une critique à son encontre devient très vite hors la loi. Il en est de même pour le système mit en place par les femmes. Toute critique ouverte à l’encontre de celui-ci donne lieu à une procédure pour savoir si ses paroles ont été prononcé à la légère ou pas, que les paroles ait été prononcé par un adulte (homme ou femme) ou par un simple lycéen. Alors écrire un livre sur ce sujet est un gros crime. Tout comme en posséder un exemplaire.
_Je pense qu’un petit tour dans le bureau de la principale vous fera le plus grand bien, Mr Rave.
La réponse se fit attendre quelques secondes, jusqu’à ce qu’un soupir provenant de Thomas se fasse entendre dans la classe :
_Pfffff…J’y vais tout de suite mademoiselle.
La réponse était courte, très claire et surtout très sarcastique. Pour expliquer le sarcasme, il faut dire qu’il est extrêmement rare de trouver une femme de 25 ans non mariée. Surtout qu’il s’agit d’une question d‘honneur pour une femme d‘être accompagné d‘un bon mari, sous tous les angles. Puis, Thomas se leva et se dirigea en direction de la porte, en passant devant le bureau de la professeur.
_Je vais me faire un plaisir de t’accompagner… -à l’attention du reste de la classe- Et vous vous restez calme. Les filles, je vous laisse les rênes.
_Oui madame. -l’ensemble de la classe-
C’est en arrivant devant la porte que Thomas remarqua enfin que celle-ci était déjà ouverte. En continuant en direction du couloir, il vit apparaître une main dans l’encadrement de la porte. Une main au trait fin et délicat, d’une blancheur neigeuse de pureté pour les poétiques, ou maladive pour les autres. Puis ce fut le tour d’un avant-bras, puis le reste du bras. Ce bras était porteur d'une veste noire à bande rouge, partant du col à la manche, sous laquelle on apercevait une chemise blanche, éléments premiers de l’uniforme du lycée. Enfin, le reste du corps se dévoila au fur et à mesure que Thomas se rapprochait de la porte. Tout d’abord une paire de jambes fines et délicates, aussi blanches que les mains précédemment aperçues, habillées par des chaussettes et des chaussures complètement noires. Puis ce fut au tour de la taille d'apparaître. Elle était habillée par une jupe noire, plissée, avec des bandes rouges au niveau des plis, arrivant au-dessus du genou de sa porteuse.
Alors que Thomas voulu marquer un arrêt pour tenter de détailler cette nouvelle élève, une voix lui somma de continuer son chemin sans se stopper :
_Allez ! Plus vite que ça !
_Bien mademoiselle.
_Ca suffit maintenant. Avances tout de suite.
Puis la voix du professeur se fit de nouveau entendre mais avec un timbre plus doux, plus calme.
_Si vous voulez bien patienter un moment toutes les deux.
Tout en remontant le long couloir en direction de la salle du juge (c’est le surnom dont est affublé la directrice du lycée, surnom uniquement utilisé par les garçon), Thomas réussi à jeter un coup d’œil en arrière et remarqua que, en effet, une seconde fille tentait, tant bien que mal, de se cacher derrière la première. Mais il ne put distinguer le visage des deux nouvelles à cause d’un léger toussotement provenant du professeur lui intimant ainsi de se presser encore un peu.
Thomas ne comptait plus le nombre de fois où les divers professeurs et surveillants, souvent féminins, l’avaient amené devant cette porte. Une porte massive à double battant, en bois, sur laquelle un vernis incolore était appliqué. Au centre de celle-ci était inscrit en lettres d’or : « Mme Loran, directrice ». Thomas aurait sans doute ajouté, en lettres de sang, l’inscription : «En passant cette porte, abandonnes tout espoir ». Pour lui ça collait assez bien avec le sentiments éprouvé par les garçons qui devaient s’arrêter face à cette porte.
Le professeur dépassa Thomas, qui s’était stoppé à 2 mètres de la porte, et frappa -toc toc toc-
_Professeur Grisou.
_Entrez, je vous prie.
Comme à son habitude lorsqu’il était convoqué, Thomas resta à l’entrée pendant que la plaignante pénétrait en première afin d’expliquer, « de son point de vue de femme », ce qu’il avait fait qui ait put la déranger au point de l’amener.
_Cet élève -tout en désignant Thomas de la main, paume ouverte au ciel- a apporté un livre à controverses, qui critique l’organisation des pouvoirs à l’intérieur des nations dirigées par les femmes.
La directrice se pencha légèrement en s’appuyant sur l’accoudoir de son siège, dans le but de distinguer l’élève responsable de cette soudaine incursion dans son bureau.
_Oh ! Encore vous Mr Rave !
_C’est un plaisir de vous revoir, madame la directrice.
_Je n’en doute pas.
Cette simple échange de paroles était le feu vert autorisant Thomas à pénétrer dans l’antre du Cerbère. Cette tanière regroupait, du moins il en était persuadé, les objets alliant le mieux possible : le luxe, le clinquant et le mauvais goût.
Dans cette pièce, qui devait bien faire dans les 30 mètres carrés minimum, se retrouvaient accroché à un mur bicolore (moitié lattes de bois vernies en foncé, moitié papier peint crème sur lequel divers espèces d’oiseaux se mêlaient) des horloges dorées, avec des aiguilles en ivoires, des balanciers en argent et divers visages de femmes célèbres sculptées dessus. À droite et à gauche de l’entrée, collés au mur, on trouvait 2 canapés qui auraient très bien put être dessiné par Pablo Picasso, ce peintre du XXième siècle connu pour son imagination très fertile. Si vous ne saviez pas que ces canapés en étaient, alors jamais vous n’auriez osé vous asseoir dessus tellement leur design était éloigné de l’image traditionnel d’un canapé. Entre ces deux canapés, on trouvait une table basse, arrondie sur les côtés, sur laquelle des tasses et leurs coupelles s’entassaient les unes sur les autres. Un peu plus loin dans la pièce, on pouvait s’installer sur des fauteuils face au bureau de madame la directrice. Un bureau tous se qui a de plus traditionnel avec son pot à crayon, son sous-main, sur lequel un feuillet était dispersé, et sa bonne trentaine de figurines en céramique représentant des animaux aquatiques, allant de la tortue à la méduse en passant par divers espèces de poissons.
_Vous pouvez nous laisser professeur Grisou. Deux jeunes filles vous attendent afin de se présenter à leur futur classe.
_Bien madame.
_Au revoir mademoiselle.
Cette fois le professeur Grisou ne releva pas la remarque et sortit du bureau sans même se retourner.
*Tu crois tellement avoir réussi à obtenir mon renvoi que tu ne fais plus du tout attention à ce que je dis, mademoiselle le professeur.
Aucun paroles ne furent prononcées pendant un certains laps de temps, ce qui permit à Thomas de détailler une nouvelle fois cette directrice de l’un des seuls établissements mixtes, français, encore existant. Petite femme d’une soixantaine d’années dont le poids n’avait pas l’air de se faire ressentir. Elle donnait l’air d’être sévère, mais pas impitoyable, cette impression étant accentuée par les petites lunettes rondes, posés devant ses yeux foncés quasi-noirs, et par son tailleur à la coupe stricte et à la couleur sobre.
_Est-ce vrai ? -d’un ton relativement doux-
Cette question tranchant dans le vif du sujet était claire : tourner autour du pot, tenter d’esquiver le sujet ou vouloir embobiner la directrice étaient peine perdue.
_C’est vrai que ce livre propose une critique du système mais il n’a pas été censuré à sa sortie.
_N’a pas été ou n’est pas encore censuré ?
_Il est vrai que la censure ne l’a, peut-être, pas encore lu.
_Je sais que tu es intelligent… -prononcé sur un ton de certitude-
Un silence en disant beaucoup sur les connaissances que la directrice possédait sur Thomas. Alors qu’il cherchait à se faire passer pour un idiot aux yeux du reste de l’école, en critiquant presque en permanence les élèves ou les professeurs féminins afin d’être exclu un maximum, tout en évitant le renvoi définitif, la directrice, elle, savait que ce n’était qu’un masque.
_… Je sais que tu critiques les femmes juste parce que tu t’ennuies en cours. Mais je ne te ferai pas le plaisir de te renvoyer de cours pour une attaque volontaire du système. Ou de ton professeur en insistant, exagérément, sur le « mademoiselle ».
Thomas était pris au piège. Il ne pouvait plus se faire passer pour se qu’il n’était pas. Maintenant que la directrice jouait cartes sur table, il devait en faire de même.
_C’est si visible que ça ?
_Pour moi, oui. Mais pour le professeur Grisou, ainsi que tous les autres, tu n’es qu’un imbécile qui n’arrive pas se maîtriser.
Cette information faisait plaisir à Thomas, au moins, tout son travail pour faire croire qu’il ne sait pas quand s’arrêter n’était pas totalement gâché. À condition que son secret ne soit pas devenu un secret de Polichinelle par le biais de Mme Loran.
_Dans ce cas, quelle sera ma punition ?
_Comme tu as pu le remarquer, deux nouvelles élèves viennent d’arriver. Tu as été désigné pour être leur « guide ».
_De quoi ? -ce simple mot avait le don d’énerver Thomas- C’est hors de question. Jamais je ne m’abaisserai à faire ça.
_Ce qui est embêtant c’est qu’on ne te laisse pas le choix.
_Et pourquoi moi ? Des dizaines, voire même des centaines de garçons seraient heureux de me remplacer.
_Il y a trois raison à cela. La première est que tu es dans la même classe qu’elles…
_Tout comme 23 autres garçons qui…
_La deuxième raison est que je sais que ça te déplait. Ce qui, tu le comprends bien, est le principe d’une punition.
_Evidement mais si je peux me permettre…
_Et enfin la troisième, et dernière, raison est que je suis la directrice et que j’ai tous les pouvoirs sur ce qui se passe dans cet établissement.
Que répondre à cela lorsqu’en plus notre cerveau associe l’idée « défier une autorité féminine » avec « risquer très gros ». Cette simple constatation redonna à Thomas son sang-froid, ce qui lui permit tout de suite de trouver la faille dans cette punition.
_Attendez une seconde, il y a deux élèves n’est-ce pas ? Je ne pourrai pas m’occuper des deux à moins qu'elles…
_N’habitent au même endroit.
Ainsi Mme Loran n’avait laissé place à aucune échappatoire pour Thomas. Celui-ce ne put qu’accepter le rôle qui lui était assigné. Du moins, jusqu'à ce qu'il trouve une nouvelle faille, imparable cette fois-ci.
_Mais ne vous inquiétez pas Mr Rave. Un assistant vous viendra en aide.
_Ah, quelle bonne nouvelle ! -sur un ton de raillerie- Je voulais tellement avoir un assistant. Que je suis heureux.
_Que vous soyez content ou non ne m’intéresse pas, aussi veuillez laisser tomber ce ton avec moi. Le deuxième « guide » sera votre ami Éric Lanza.
Le nom prononcé par Mme Loran eu l’effet escompté. Thomas se calma instantanément, et totalement, puis se mit à sourire. Mais malgré son sourire, Thomas était en train de faire ses calculs à toute vitesse.
*Choisir Eric, c'est de la folie. Pourquoi faire ça ? Bah, le plus rapide, avec elle, est de demande directement.
_Que cherchez-vous à faire madame la directrice ? Ou plutôt qui sont réellement les deux filles qui vont récupérer le garçon le plus violent du bahut comme "guide".
_Sans oublier son calmant personnel... Cependant rien ne m’oblige à vous répondre.
_Et je n’ai aucune obligation qu’en à la courtoisie à apporter à ces filles. Et je ne vois pas ce qui m’obligerai à calmer Éric si jamais il s’emporte contre elles.
_Tu serais prêt à laisser ton unique ami avoir des ennuis, juste pour que je réponde à une simple question ? Surtout que tu auras ta réponse dès que tu poseras la question à ces filles. Peut-être même avant, qui sait ?
Évidemment le sourire que Thomas arborait fièrement disparu définitivement, alors que celui de Mme Loran s’élargissait. Depuis le début, Thomas pensait être parti à la pêche aux information, alors que c’est la directrice qui l’attirait dans ses filets, lentement, insidieusement, en lui coupant toute possibilités de retraite, jusqu’à l’acculer complètement.
_Je découvrirai bien ce que vous voulez me cacher.
_Je vous l’ai déjà dit, je ne cache rien. Vous n'aurez qu'à poser vos question aux aux jeunes demoiselles.
Un silence, empli du chant de la victoire de la directrice, résonna dans le bureau de celle-ci. Puis, le ton de Mme Loran changea du tout au tout. De détendu, il devint impérieux, de chaleureux, il devint autoritaire.
_Parfait. Mr Lanza doit revenir à partir de 10h00. C’est à ce moment-là que vous lui parlerez de cette affaire. Et une dernière petite chose avant que vous ne partiez, je vous déconseille de vous présenter en cours tant que Mr Lanza n’est pas revenu.
Alors que Thomas se levait pour partir la directrice ajouta à son attention :
_N’oubliez pas de jeter le livre, dès que la censure s’en sera occupé.
_Bien évidemment. Je ne souhaite surtout pas avoir de problème avec le système -suivit d’un sourire emplit de mesquinerie-
_Ah ! J'allais oublier...
*Mais quoi, encore !
_A la moindre plainte injustifiable, à l'encontre de l'un de vous deux, vous serez définitivement renvoyés.
_Pardon !
_Même si, pour vous, cela ne pose aucun problème. Votre ami, Mr Lanza, ne pourra sans doute rien faire, de concret, de sa vie si jamais il est renvoyé définitivement.
*Une menace ! Etrange, ce n'est pas dans son style habituellement.
_Vous pouvez sortir.
Une fois le seuil du bureau franchit et la porte refermée, Thomas s’autorisa un moment de répit. Il s’appuya contre le mur, se laissa glisser jusqu’au sol tout en soufflant et ferma les yeux. Ce couloir, toujours désert, était un des seuls endroits où Thomas pouvait se relâcher et laisser tomber son masque de crétin.
_Je ne sais pas se qu’elle cherche mais je le découvrirai tôt ou tard. |