Elle sortit de l'immense salle par la porte-fenêtre et s'accouda au balcon. L'air frais semblait la raviver, elle prit une grande inspiration: toutes ces lumières éblouissantes, toutes ces couleurs virevoltantes, tous ces parfums sucrés embaumant l'air tiède lui avaient fait tourner la tête.
Elle leva les yeux vers le ciel étoilé, son regard devint triste: depuis la dernière valse,son partenaire avait disparu, et elle ne l'avait pas retrouvé dans la foule dense des invités.
Elle perdit son regard dans l'infinie profondeur de l'espace et laissa son esprit vagabonder quelques instants: les occasions d'être elle-même et de réfléchir calmement étaient si rares depuis le début du conflit entre eux et les démons bestiaux. Qu'il était stupide de vouloir les exterminer alors que son espèce avait suffisamment de connaissances technologiques pour faire en sorte que ni l'un ni l'autre des deux camps ne soit plus longtemps indisposé par la survie de son opposant.
Le vent se fit un instant plus vif, elle eut un frisson. Elle pressa ses bras contre sa poitrine et frictionna ses épaules nues: la légèreté de sa robe de bal commençait à l'indisposer.
Elle se recroquevilla légèrement et l'aperçut alors par dessus la rembarde: son cavalier était là, sur l'herbe de la pelouse en contrebas, à quelques mètres d'elle.
Il avait porté genoux à terre et faisait face à une forme sombre dont les grands yeux blancs, portant des iris jaunes, le regardaient fixement.
Il n'y avait pas assez de lumière pour qu'elle puisse parfaitement les voir, mais il semblait que son amant avait la main posée sur la joue de celui à qui il parlait.
Bien qu'il était trop éloigné pour l'entendre, elle murmura le prénom de son homme, comme pour se convaincre elle-même que c'était bien lui qu'elle voyait.
La blancheur des yeux de la forme sombre se tourna vivement vers elle, imitée par le regard de l'homme agenouillé. Son sang se glaça dans ses veines.
Le quadrupède s'enfuit alors rapidement en direction de l'orée du bois adjacent à la propriété:elle reconnut dans sa course l'agilité des canidés.
Elle reporta son attention sur son amant: celui-ci se releva lentement, s'épousseta et la rejoignit sur le balcon, gravissant l'escalier en bois qui les séparait.
Il arriva à sa hauteur et la regarda droit dans les yeux: elle se sentit gênée, affaiblie, presque fébrile face à ce regard incquisiteur. Elle avait l'impression qu'il fouillait son coeur et son âme, qu'il cherchait ce qu'elle savait, ce qu'elle ressentait, ce qu'elle allait faire.
Elle tourna soudainement la tête,brisant le charme qui l'entravait.
"Je ne dirais rien, dit-elle à voix basse, je ne veux pas te perdre."
Son amoureux baissa les yeux, désolé mais aussi rassuré. Elle se retourna alors vers lui, prit le visage de son amant entre ses mains et l'examina de son regard azur.
"Tu n'arrives toujours pas à les oublier, n'est-ce pas?"
De sa main gauche, elle écarta la chevelure noire qui masquait la moitié droite du visage de son partenaire. Elle fixa avec tendresse et compassion son oeil droit, gardien du terrible secret de son cavalier: cet oeil à l'iris jaune d'or... |