Rafraîchissons-nous la mémoire. En France, le doublage commence dans les années trente. A la naissance de cette technique, les comédiens français apprenaient leur texte par cœur et le jouaient ensuite en faisant du mieux possible pour être raccords avec les acteurs étrangers.
Mais ce temps là est dépassé fort heureusement ! Aujourd'hui tout est réglé, le détecteur repère les mouvements des lèvres du comédien de la version originale ensuite l'adaptateur s'efforce de faire coïncider le plus possible les dialogues français à ces derniers. Enfin, vient le travail du calligraphe qui recopie manuellement le texte imposé sur une bande transparente qui défilera sous l'image de l'œuvre à doubler.
Ensuite, vient le travail des acteurs. Au départ, ils ont des petits rôles à doubler et la technique s'acquiert au bout de trois à quatre mois ! Cet art est beaucoup plus compliqué qu'il n'y parait, il faut tout de suite être dans le sentiment car on ne leur laisse pas beaucoup de temps pour les répétitions. En effet, le doublage d'un film ou d'une série est une perpétuelle course contre la montre !
La première qualité d'un bon comédien lorsqu'il prête sa voix c'est de se faire oublier, mais aussi de surprendre en ajoutant une part de création qui rend le personnage unique et identifiable grâce une intonation spécialement étudiée pour ce rôle ! En séance de travail, les acteurs sont installés devant un écran. Il y a d'abord une écoute de la V.O pour observer le jeu des acteurs et ensuite le doublage commence. Si le texte qui défile est serré, c'est que le débit doit être rapide. Si au contraire il est plus lâche, le comédien parlera plus lentement.
Lorsque tout est mis en boîte, vient le travail des bruiteurs qui créent l'atmosphère environnante pour donner la dernière touche d'authenticité !
Et il en est de même dans le reste du monde. Si un producteur allemand désire de doubler une série anglaise ou française en allemand, on se retrouve avec le même cycle.
Saviez-vous qu'en France, 90 % des salles projettent les films étrangers en version doublée !
Le déferlement des séries étrangères sur notre petit écran, qui représentent à peu près 60 %des œuvres, contraint les distributeurs à stocker les productions. Par conséquent, les grandes sociétés de doublage travaillent sans relâche pour réaliser les versions françaises.
Les contraintes économiques obligent à mettre en boîte trois épisodes d'une sitcom en huit heures de travail et dans même laps de temps, on réalise un épisode d'une série qui est généralement d'une cinquantaine de minutes. C'est une course de tous les instants et ce n'est pas près de changer puisque les délais de la diffusion d'une série aux Etats Unis et son arrivée en France sont de plus en plus courts. Il y a aussi une énorme concurrence entre les sociétés de doublage. La V.F d'un épisode d'une sitcom peut coûter jusque 8 000,00 € alors que d'autres bradent le prix à 5 500,00 € pour le même travail.
Hélas, tous ces éléments peuvent être meurtriers pour la qualité. En effet, les textes sont écrits quelquefois à la va vite, ils ne sont pas toujours justes, les dialoguistes font parfois des erreurs de sens, sur les plateaux, il faut de temps à autre changer des mots pour que le doublage soit synchronisé avec les lèvres car le plus petit souffle est calculé.
Face à cette demande, une vagues d'acteurs est arrivée séduits par l'argent dit facile, puisque le doublage est payée à la ligne, mais les apparences sont parfois trompeuses car il n'est pas si aisé de pratiquer ce métier, c'est pourquoi bien souvent, ils déclarent forfait par manque de professionnalisme !
Le doublage s'est introduit en Belgique vers la fin des années 80'. Le problème est le même partout. Tout n'est qu'une question de prix. C'est parce que les prix sont compétitifs par rapport aux prix pratiqués en France que nous doublons. Cela a favorisé la création de trois entreprises connues : Dame Blanche, Made In Europe et Dub&Co.
J'ai ainsi eu la chance de rencontrer Mathieu Moreau et André Pauwels, doubleurs professionnels.
Gene (ou Geneworld) : Alors, qu'est-ce qui vous a poussé à faire du doublage ?
A. P : La nécessité plutôt que la passion. En Belgique, il n'y a pas de boulot continuellement pour un comédien. De plus chaque année, on peut voir arriver sur le « marché » des jeunes comédiens fraîchement sortis des écoles d'art dramatique. Il y a trop d'offres par rapport à la demande d'emploi.
M. M : C'était un rêve de gosse. Quand je regardais des séries, les voix me faisaient rêver. J'adorais entendre ces voix. J'ai voulu rendre la pareille, une fois adulte. Pour moi, mettre une voix sur un personnage, c'est raconter une histoire.
Gene : Quelle formation avez-vous suivie ?
A. P : Je suis d'abord comédien. J'ai fait du théâtre, du cinéma, de la télévision. Ensuite, quand trois belges se sont intéressés au doublage, j'ai suivi le premier stage qu'ils proposaient. Cela se passait dans un studio rue Locquenghien, le long du canal de Bruxelles. Et depuis lors je double. Il se peut qu'il y ait encore des stages de formations mais je ne suis pas certains de la fréquence. De plus je crois que Made (In Europe) en fait mais bon … Je ne suis plus trop cette actualité-là.
M. M : Je suis sorti de l'INSAS avec mon diplôme de comédien. Ensuite j'ai appris le doublage sur le tas.
Gene : Quelle était la plus grosse difficulté lorsque vous avez commencé ?
A. P : Je crois que c'était de s'habituer au défilement de la bande rythmo, et surtout de se décomplexer par rapport à cela.
M. M : Comme le dit André, c'est le plus difficile car il faut faire aussi confiance dans la technique.
A. P : Je pense que si j'avais été plus jeune, je ne sais pas comment j'aurais réagis. Quand j'observe les jeunes acteurs, ils se tellement mal à l'aise qu'ils ont du mal à accepter les remarques du directeur plateau sur leur jeu que certains les ignorent, d'autres bloquent dessus et d'autres encore fondent en larmes. Preuve que ce n'est pas facile.
Gene : Et par quoi avez-vous commencé ?
A. P : C'est très aléatoire. La sélection des comédiens peut dépendre du choix des directeurs artistiques, d'un casting…
M. M : Par faire des ambiances. Ensuite pour les rôles plus importants, cela se fait sur casting. J'ai eu le premier rôle dans une série chez Made. Il s'agissait de Jan Richter dans Cobra, police de l'autoroute. Cela m'a vraiment surpris car je ne m'attendais pas à être pris sur casting. Ensuite je n'ai plus arrêté. En fait j'ai eu de la chance d'avoir été au bon endroit au bon moment.
Gene : Quels sont les rôles que vous avez interprété dans les dessins animés ?
A. P : J'en ai fait tellement que je m'en souviens plus. Ceux que j'ai doublé récemment et dont je me rappelle sont le Pr Hochet dans Astro le petit robot ; Bomana, Kapuna, Frap et les ambiances dans Fllipper & Lopaka.
M. M : J'en ai eu pas mal. Si je me souviens bien, Kogaiji dans Sayuki, Bakura dans Yugi-Oh, Chad dans Yugi-Oh GX, l'inspecteur Takagi dans Détective Conan, le plus grands des méchants dans Tokyo Mew Mew (« Mew Mew Power » ndlr.), Enerique (ou Rick ? please Nono Help me) dans Beyblade, Zabuza dans Naruto, … et mon premier personnage dans les dessins animés, c'était Crow dans Reideen. Maintenant j'ai aussi doublé Mike Jagger dans Performance, Chun Been (Boromir dans le Seigneur des Anneaux) dans The Dark ainsi que la voix du pharaon dans la momie.
Gene : Et qu'est-ce que cela se fait d'entendra sa propre voix à la télé ?
A. P : Maintenant plus grand-chose. Au début, je détestais m'entendre mais depuis que la directrice de France 3 m'a avoué m'avoir engagé pour le moelleux de ma voix, et ben , je lui ai donné du moelleux …
M. M : Je me sens toujours insatisfait. Je me dis toujours que je peux faire mieux. Sinon c'est la question permanente « Est-ce que cela tient la route ? ».
Gene : Une dernière question, êtes-vous tenté par la direction d'acteur ? Car j'ai aperçu que pas mal de doubleurs chez Dame Blanche étaient aussi des directeurs plateau.
A. P : Non, je ne pense pas être assez qualifié pour cela. Je préfère rester comédien.
M. M : Même chose pour moi, je trouve que ma place est derrière un micro. Mon plaisir est de jouer un personnage, d'être une autre voix. |